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jeudi 24 janvier 2013

Déclaration d’Eghbal Moradi - 21 décembre 2011


(8 janvier 2013) – L’inquiétude a grandi ces derniers jours sur l’imminence de l’exécution de Zanyar et Loghman Moradi, deux Kurdes condamnés à mort depuis décembre 2010. Le Centre de Documentation des Droits Humains en Iran (IHRDC) publie une déclaration inédite d’Eghbal Moradi, le père de Zanyar et Loghman et ancien membre du Komeleh

Nom                               : Eghbal Moradi
Lieu de naissance       : Marivan, Iran  
Date de naissance      : 1er septembre 1961 
Profession                    : Militant
Interviewer                    : Iran Human Rights Documentation Center (IHRDC)
Date de l’interview       : 21 décembre 2011

Préambule

Je m’appelle Eghbal Moradi. Pour l’instant, je réside au Kurdistan irakien. Je travaille avec les partis politiques kurdes depuis 33 ans. Je suis aussi le père de Zanyar Moradi, prisonnier politique condamné à mort en Iran. J’ai fait partie de la direction du Komeleh. A cette époque, je pratiquais la lutte armée mais j’ai démissionné du Komeleh et je n’ai plus rien à voir avoir la lutte armée depuis cette époque.

J’ai appris l’arrestation de Zanyar 10 à 15 jours après avoir été attaqué par un groupe terroriste affilié à la république islamique à l’intérieur des frontières de l’Irak. Lors de cette attaque, j’ai été grièvement blessé. C’est le gouvernement de la république islamique qui a tenté de m’assassiner avec l’aide de groupes terroristes qu’il dirige au Kurdistan irakien. Comme ils avaient échoué, je savais qu’ils tenteraient autre chose contre ma famille par peur que je n’agisse contre les terroristes qu’ils avaient envoyés pour me tuer. Malheureusement, Zanyar se trouvait chez mes parents en Iran à cette époque et 10 à 15 jours après avoir été blessé, j’ai appris l’arrestation de Zanyar par le ministère du renseignement de Sanandaj. Deux des terroristes envoyés par le gouvernement iranien au Kurdistan irakien pour m’assassiner moi et ma famille sont venus me voir et ont candidement admis que c’était le gouvernement qui les avait envoyés. Ces deux personnes ont également produit des documents prouvant qu’ils avaient accepté de me tuer. J’en ai renvoyé un en Iran mais je ne peux pas dire où se trouve le second car il a été arrêté et est actuellement détenu par un parti politique kurde.

Le militantisme politique d’Eghbal

J’ai commencé à travailler avec le Komeleh après la révolution iranienne, il y a 33 ans. Aujourd’hui encore, de nombreux jeunes-gens sont attirés par les partis politiques au Kurdistan et c’était encore plus vrai au début de la révolution, quand j’ai commencé à militer au Komeleh. A cause de cet engagement, j’ai été emprisonné par la république islamique 5 à 6 ans à Sanandaj, Oroumieh et Marivan. La plupart de mes amis emprisonnés dans ces prisons ont été tués à cette époque-là. A l’époque, notre activité se limitait à la politique ; nous nous contentions de publier nos positions politiques sur le Kurdistan iranien, qu’elles aient été nationalistes ou plus généralement critiques de la république islamique. Nous dévoilions également la conduite brutale du gouvernement au Kurdistan d’Iran.

J’ai été arrêté à Sanandaj où j’étais étudiant à l’époque. Après être resté en prison pendant 5 ou 6 ans sans accusation formelle, Khomeiny a annoncé une amnistie générale et j’ai eu la chance d’en bénéficier, autrement, j’aurais été exécuté. Nous étions 13 ou 14 et nous venions tous de Marivan.

J’ai été détenu 5 ou 6 ans à Oroumieh, Sanandaj, Marivan et Tabriz. Puis, j’ai été exilé à Shahr Reza à Ispahan où j’ai vécu en exil 6 années supplémentaires.

J’ai quitté l’Iran illégalement en 2.000. A l’époque, j’étais régulièrement suivi et interrogé. On me suspectait et je ne me sentais pas en sécurité ; j’ai donc décidé de me rendre en Irak. L’Irak était plus sûr et plus libre, le Kurdistan était administré par les Kurdes eux-mêmes et ils y menaient leurs activités politiques librement. C’est à cause de ces différences que j’ai décidé de me rendre en Irak avec ma famille.

Depuis mon départ d’Iran, mes activités étaient plus de nature politique que militaire. Au Kurdistan irakien, les partis politiques n’avaient pas d’activités militaires à cause des pays voisins et mes activités se limitaient donc à mener des interviews et à la lecture. C’était le cas de tous les membres de partis politiques kurdes vivant en exil.

Je ne travaille plus avec le Komeleh ni avec aucun autre parti politique. Je les ai quittés pour raison personnelle, en partie à cause de la situation de Zanyar et aussi à cause de divergences idéologiques que j’avais avec mes amis.

La tentative d’assassinat dont j’ai été l’objet s’est passée 15 à 20 jours avant l’arrestation de Zanyar. J’ai été gravement blessé de neuf balles dans le dos. Je suis à même d’identifier les coupables tout comme le régime iranien. Le ministre du renseignement m’a même appelé et menacé d’envoyer d’autres personnes pour tenter de me tuer. J’ai répondu que je savais ce qu’ils faisaient et j’ai cité le nom et les spécificités des assassins qu’ils m’avaient déjà envoyés. J’ai d’abord cru que le régime avait arrêté Zanyar parce qu’il avait peur que je réagisse contre les assassins qu’ils m’avaient envoyés. Mais, neuf mois après son arrestation, les geôliers de Zanyar l’ont accusé du meurtre de l’imam du vendredi de Sanandaj. On m’a envoyé deux autres assassins pour me tuer mais ils se sont présentés et ont avoué. Ils m’ont dit qu’ils étaient emprisonnés quand on leur a dit de venir me tuer. Les autorités leur avaient ordonné de me tuer et de tuer ma famille. Je connais l’identité des assassins. Les autorités iraniennes les ont payés pour venir au Kurdistan irakien. Celui qui m’a tiré dessus avait reçu 60 millions de tomans. Les deux autres se sont présentés et ont avoué qu’on les avait envoyés m’assassiner. Ils m’ont fourni les documents que les autorités leur avaient donnés pour accomplir leur mission. Ils se sont montrés honnêtes alors je n’ai pas été trop dur avec eux.

La tentative d’assassinat a eu lieu en Irak. Quelqu’un m’a appelé et quand je me suis retourné, on m’a tiré dessus avec un silencieux. Quand je me suis relevé, on m’a de nouveau tiré dessus. Il a tiré sur moi au total neuf fois et encore aujourd’hui, il me reste une balle dans le cœur. Aucun des docteurs du Kurdistan irakien n’a pu l’extraire.

Les activités de Zanyar

Zanyar a été à l’université et après ses études, il a essayé de gagner de l’argent en achetant des marchandises de contrebande comme du thé, du savon, de l’huile et de l’essence dans les régions frontalières et en les revendant en ville.

C’est à cause de moi qu’il est venu en Irak. Nous vivions dans le camp du Komeleh au Kurdistan irakien où il a fait partie de la milice peshmerga pendant un temps. Il n’est pas venu au camp parce qu’il était attiré par les objectifs politiques du parti, il n’est venu que pour être avec moi. Au bout d’un certain temps, il n’a pas pu rester au camp parce qu’il devait retourner en Iran pour aider mes parents âgés. Quand il est rentré en Iran, Zanyar s’est rendu aux autorités. Il a écopé d’une peine de 3 ans avec sursis ; on lui a dit que s’il récidivait ou s’il commettait d’autres actions antirévolutionnaires, il irait en prison. Zanyar n’a jamais fait partie d’une milice armée ; au Kurdistan irakien, presque tout le monde possède une arme mais à l’intérieur du camp du Komeleh, personne n’était armé à cette époque.

Pendant un temps, Zanyar a travaillé et vécu avec mes parents. Malheureusement, après la tentative d’assassinat raté contre moi, il a été arrêté par les autorités. Il n’a jamais été impliqué dans une activité militaire, comme tous les autres membres des peshmergas du Kurdistan irakien. Zanyar n’était venu au camp du Komeleh en Irak que pour vivre avec moi.

L’arrestation de Zanyar

Je n’en sais pas plus que les medias sur l’arrestation et la détention de Zanyar. En fait, j’ai appris son arrestation par les médias. Comme j’étais à l’hôpital à cause de mes blessures à cette époque, les téléphones, surtout ceux de ma famille et de mes proches étaient étroitement surveillés par les autorités en Iran. Aucun membre de ma famille n’a été informé de l’arrestation ou de la détention de Zanyar par Zanyar lui-même ou par les autorités pendant deux ou trois mois, jusqu’à ce que Zanyar réussisse à contacter mon père par l’intermédiaire d’un gardien de prison et qu’il apprenne qu’il se trouvait en prison.

Trois ou quatre personnes du ministère du renseignement de Marivan ont arrêté Zanyar alors qu’il se trouvait seul dans la maison de mon père. Ils avaient un mandat d’arrestation car il avait déjà un dossier chez eux à cause de ses précédentes infractions politiques. Il avait été interrogé plusieurs fois au ministère du renseignement ; on l’avait interrogé sur mes activités mais il leur avait dit qu’il n’avait plus de contact avec moi. Avant son arrestation, je savais que les autorités lui créeraient des problèmes et j’avais demandé à mes parents de nous l’envoyer, mais ils n’y ont pas réussi ; c’est à l’hôpital alors que je me remettais de mes blessures que j’ai appris son arrestation.

Maintenant Zanyar est en prison depuis environ 30 mois. Nous n’avons reçu aucune information des autorités en ce qui concerne les visites ou les appels téléphoniques depuis son arrestation. Mes parents ont pu le rencontrer brièvement une ou deux fois.

Zanyar a pu faire passer une lettre qui explique sa situation. Elle spécifie qu’il a été arrêté par le bureau de Sanandaj du ministère du renseignement. Si cette lettre n’avait pas contenu cette information, nous n’aurions eu aucun moyen de savoir quelle organisation était responsable de son arrestation puisqu’il n’a pas pu recevoir de visites. Dans cette lettre, il reconnait avoir été arrêté par le bureau de Marivan du ministère du renseignement. C’est ainsi que nous avons compris que le bureau du ministère du renseignement de Sanandaj l’avait arrêté.

D’après ce qu’il a dit à mes parents en prison, il a fait part de sa volonté d’être jugé lors d’un procès équitable avec la présence de journalistes. Il réfute toutes les accusations portées par la république islamique.

Les chefs d’accusation contre Zanyar

Zanyar n’a été visé que parce que je suis son père. Je coopère avec un parti politique du Kurdistan irakien. Depuis que j’en suis devenu membre, j’ai dû vivre dans leur camp. Je n’étais bien sûr pas obligé d’en devenir membre mais j’ai senti que c’était de mon devoir. Zanyar n’est venu au Kurdistan irakien que pour voir son père donc son vrai crime c’est qu’il fait partie de ma famille. On l’a accusé d’être membre du Komeleh mais c’est moi qui en étais membre, pas lui. Il est peut-être normal d’être accusé d’être membre d’une milice armée lorsqu’on vit dans le camp de cette milice mais il n’était en rien impliqué dans de telles activités. Il n’était dans ce camp que pour raisons personnelles.

Le principal chef d’accusation contre Zanyar est qu’il serait impliqué dans l’assassinat du fils de l’imam du vendredi. Les autorités ont accusé Zanyar et deux autres personnes de ce crime mais ces accusations sont infondées. La famille de la victime et le peuple de Marivan savent que les accusations contre Zanyar sont infondées et iniques. Les assassinats de Marivan ont été commis par la république islamique elle-même. La raison en est évidente. Pendant un certain temps, une bande criminelle affiliée au ministère du renseignement et au corps des gardes révolutionnaires de la république islamique sévissait à Marivan (dont Hamid Khoshnavaz et Moslem Rashidi). On ne sait pas s’ils ont été arrêtés mais ils n’étaient pas à Marivan à ce moment-là. Depuis le début de leur absence, personne d’autre n’a été assassiné alors qu’auparavant une ou deux personnes étaient assassinées chaque nuit ou chaque semaine jusqu’à ce que le peuple réalise que c’étaient ces personnes affiliées aux gardes révolutionnaires qui étaient les vrais coupables de ces assassinats. Les autorités ont arrêté Zanyar et ses soi-disant complices pour couvrir le scandale provoqué par ce groupe de terroristes. Suivant les documents en notre possession, environ 100 à 120 personnes vivant aux Kurdistans irakien et iranien ont été tués de cette façon. Les personnes qui se cachaient derrière ces assassinats étaient des responsables du gouvernement et des affiliés du ministère du renseignement de la république islamique. Ces individus ont carte blanche du ministère du renseignement pour perpétrer ces assassinats. Les autorités ayant eu peur du scandale, ils ont arrêtés deux gosses pour leur faire endosser les meurtres. Zanyar avait moins de 18 ans lors de son arrestation. Zanyar et Loghman Moradi, mon autre garçon qui a été arrêté, ne peuvent rien prouver puisqu’ils ignoraient tout de la situation. Ils faisaient partie d’un scénario que le gouvernement lui-même a conçu pour créer l’illusion qu’il a des ennemis mais chacun sait que les gardes révolutionnaires et les affiliés du ministère du renseignement sont les vrais meurtriers.

Ces faits sont étayés par des documents et même par des familles de victimes d’assassinat aux Kurdistans irakien et iraniens par les membres des gardes révolutionnaires. Toute la population de Marivan, de 500 à 600.000 personnes peuvent également le confirmer. Même l’imam du vendredi sait que tout cela émane du gouvernement. Durant un de ses prêches, l’imam lui-même a prétendu savoir qui se cachait derrière le meurtre de son fils. C’est tout ce qu’il a dit mais je crois qu’il voulait dire que les assassins de son fils étaient des agents du ministère du renseignement.

Je connais les familles de 30 ou 40 victimes d’assassinat par le ministère du renseignement.

Il a été accusé après avoir été détenu pendant 9 mois et, comme il l’a écrit dans sa lettre, on l’a harcelé et persécuté tout au long de son emprisonnement. On l’a interrogé violemment et la plupart des questions se rapportaient à moi. On lui a dit qu’on voulait son père et que, tant qu’il ne serait pas revenu, on continuerait à le torturer lui et son ami.

Nous avons appris par des amis de Zanyar emprisonnés avec lui qu’il était gravement malade et que ses problèmes de santé étaient dus aux tortures qu’on lui a infligées en prison

Il a pour avocat Hassan Paydar mais malheureusement, Maître Paydar n’a rien pu faire de significatif pour Zanyar.

On n’a pas encore annoncé la date de son exécution. Le juge l’a condamné à mort lors de son dernier procès mais la date n’a pas encore été fixée.

Source : http://www.iranhrdc.org/english/english/publications/witness-testimony/1000000115-witness-statement-of-eghbal-moradi.html#.UPwFvie7WHM

lundi 14 mai 2012

Lettre des condamnés à mort Zaniar et Loghman Moradi


Lettre des condamnés à mort Zaniar et Loghman Moradi

Zaniar et Loghman Moradi, deux citoyens kurdes détenus à la prison de Radjaï-Shahr qui risquent l’exécution à tout moment, ont écrit une lettre sur Farzad Kamangar et les autres prisonniers politiques exécutés par les autorités iraniennes à la prison d’Evine le 9 mai 2010. Cette lettre a été envoyée par des militants iraniens à Iran Human Rights pour qu’ils la publient.

Nous vivons dans un pays où l’on ne peut se détacher des histoires, des évènements et des aventures du passé. Et nous ne pouvons passer [le mois de mai] sans rendre hommage à la mémoire de Farzad, Farhad, Ali et Shirine.

Deux ans ont passé depuis cet évènement qu’aucun de nous n’aurait voulu entendre, une journée où les Iraniens étaient aussi tristes que le Kurdistan et le peuple kurde. Ce fut le jour où une autre page de l’histoire tragique de l’Iran s’est écrite sur la terre du Kurdistan. L’histoire kurde a été témoin de tant de jours amers au cours des années.

Quand nous écoutons nos anciens, il nous est difficile de jouir de jours paisibles et joyeux car nous ne pouvons ignorer et laisser de côté les nombreux évènements, peines et souffrances qui font partie intégrante du Kurdistan : les campagnes militaires, les conflits idéologiques, la mise à sac d’une ville et un massacre dans une autre. Quelquefois on tire des balles pour assassiner et d’autres fois pour faire taire les voix des dissidents. Au cours d’une guerre avide et obstinée, on a tiré des bombes et des missiles des deux côtés, des tragédies comme des massacres, des attaques chimiques et la revanche ont privé la terre kurde de ses moments de vie. Et les conspirations et le sentiment d’amertume visaient à nous voler nos amis, notre unité en Iran. Les arrestations, les massacres, la haine, les exécutions qui n’arrêtent jamais, le destin de nos chers disparus ont rendu l’amitié, la paix, les doux chants, les chemins agréables et la beauté de notre pays plus étrangers, plus hors d’atteinte. Nos aînés sont fatigués, épuisés, ils ont le cœur brisé.

Nous vivons dans un pays où l’on ne peut se détacher des histoires, des évènements et des aventures du passé. Ordibehesht [le deuxième mois de l’année persane équivalente au signe du taureau] ne peut passer sans rendre hommage à la mémoire de Farzad, Farhad, Ali et Shirine. Avant même l’amère expérience des jours sombres d’emprisonnement et de torture, avant que l’exécution ne nous couvre de son ombre noire, ces noms nous racontaient une histoire nostalgique et douloureuse. Nous suivions les informations qui les mentionnaient. Nous étions avec eux dans ce qu’ils vivaient, nous appréhendions un peu la prison et son atmosphère. La nouvelle [de leur exécution] n’était qu’une répétition de ce qui se passe depuis des années. 

Il y a eu un moment d’inquiétude. Il y a eu aussi un moment d’espoir qui a pris racine, un espoir dont on ne s’attendait pas à ce qu’il prenne racine au milieu de ces malheureux évènements. Ces jours-là, nous vivions au milieu de leurs sourires et de leurs larmes et de ceux de leurs familles. Nous essayions de nous mettre à leur place pour les accompagner dans la quête de leurs espoirs et de leurs demandes. Nous essayions de comprendre ce qu’ils disaient pour oublier la douleur qu’ils dissimulaient sous des couches de patience et d’espoir. Et pourtant, nous n’avions jamais pensé nous retrouver dans le même état qu’eux.

Maintenant que nous sommes dans le couloir de la mort, nous réfléchissons sans arrêt aux souvenirs que nous avons d’eux : le jour où ma mère pleurait, où la mère de Farzad sanglotait et où les enfants de Farhad prenaient le deuil. Nous ne pouvions sonder ce qu’une mère ressentait dans l’attente de son enfant, nous ne pouvions comprendre ce que signifiait pour elle de voir son enfant en souffrance. Nous ne réalisions pas que les larmes pures d’une mère pouvaient se frayer un chemin à travers les sombres salles de la prison pour offrir un rayon d’espoir à ses enfants. Nous avons entendu parler de ce père qui pliait sous la pression pour que ses enfants aient une occasion de résister et de relever la tête. Mais nous ne savions pas qu’une année d’emprisonnement d’un fils rend un père triste et le fait vieillir.

Un jeune instituteur travaillant dans des villages pauvres, espérait élever une génération qui serait capable de développer le Kurdistan et de conquérir les droits dont le peuple kurde est privé. Il était prêt à faire beaucoup de sacrifices pour la prospérité et la gloire du Kurdistan et pour atteindre les buts dont nos élites rêvent. C’était un enseignant qui aimait les gens pour leur humanité. Il luttait pour les Kurdes et les Iraniens, pour les êtres humains, pour l’humanité. Hélas, il allait être exécuté.

Nous nous sommes trouvés dans une situation similaire lors de notre arrestation. Des mois à l’isolement et dans des quartiers de sécurité nous ont empêchés de nous tenir au courant jusqu’à ce que nous finissions par apprendre la nouvelle neuf mois après ce jour horrible. Cela nous a permis de sangloter et de pleurer. Quand nous avons appris la nouvelle, nous n’avons pas tenté de l’imaginer d’après les dires. Nous comprenions leur calvaire par notre expérience de l’isolement, de la noire torture insupportable, de la privation de la vue de nos familles, des condamnations à mort qui rôdaient, des procès injustes, des histoires noires et amères des prisonniers et d’autres histoires racontées par les intimes de Farzad, Farhad et Ali. La nostalgie de leur pays, leur patience, leur sérénité, leur endurance face à la torture supportée sans sourciller, les bons et les mauvais moments des visites, leur amour des Kurdes et du Kurdistan, leurs souvenirs de la nature, leurs jours heureux à Qandil et dans d’autres montagnes reflètent leur résilience et leur résistance. Nous avons surtout entendu parler de Farzad qui souriait et riait toujours.

Les transferts de prison en prison et les convocations étaient le signe d’un évènement imminent, et peut-être même… finalement l’évènement le plus amer a eu lieu. Tous les autres étaient anxieux mais eux étaient calmes. Ils ont passé la dernière nuit ensemble. On raconte beaucoup de choses sur leur dernière nuit avant l’exécution. Nous avons entendu parler de cette nuit, dont nous n’avons pas encore fait l’expérience.

Nous ne savons pas à quel point nos presque trois ans de détention ressemblent à leurs presque quatre ans.

Combien de temps tout ceci va-t-il durer ? Le Kurdistan a vu tant de ces évènements noirs et brûlants. La force des dirigeants se prouve par l’exécution des enfants de cette terre. Combien de temps encore vont-ils continuer à tuer et à assassiner ? Le sang ne nettoie pas le sang.la violence ne s’étanche pas par la violence. La violence appelle la violence et les bains de sang en entraîneront d’autres. Jusqu’à quand le sifflement des balles et le deuil réduiront-ils au silence et noieront-ils les acclamations joyeuses ? Quelle quantité de violence pour surpasser la paix et le bonheur ? Quelle génération sera la dernière à entendre les tristes nouvelles des exécutions ? Le jour viendra-t-il où l’on n’entendra plus ni les tristes histoires de violence ni les incitations à la violence ?

Que nos souvenirs bénis continuent à vivre chaque jour, à chaque instant, surtout le 9 mai, le jour où ils se rendirent au gibet en scandant des slogans pour que nous nous rappelions que chacun de nos pas doit conduire à la vie et à la joie (même quand de sont les expériences amères et la mort qui prédominent).

Source : http://iranhr.net/