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samedi 8 juin 2013















Nom                         : Saïd Pourheydar
Lieu de naissance   : Oroumieh, Iran  
Date de naissance : 1981 
Profession              : Journaliste
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Interview réalisée par :  Iran Human Rights Documentation Center (IHRDC)
Date de interview         : 14 octobre 2012
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Préambule
Je m’appelle Saïd Pourheydar, je suis né à Oroumieh en 1981 et j’habitais Téhéran. J’ai été journaliste en Iran pendant environ 12 ans. J’ai été arrêté une première fois en 2000, j’avais 19 ans. Depuis lors et à ce jour, j’ai été arrêté cinq fois. J’ai travaillé dans deux publications en Azerbaïdjan occidental de 1999 à 2000, puis je suis devenu plus actif politiquement et socialement et j’ai quitté Oroumieh en 2006.

Après les élections en Iran, j’ai été arrêté deux fois. Le 5 février 2010 j’ai été arrêté et placé à l’isolement pendant un mois au bloc 240. A la fin des interrogatoires, j’ai eu droit à une liberté provisoire. J’ai été de nouveau arrêté sept ou huit mois plus tard en octobre 2010 et détenu au bloc 350 de la prison d’Evine pendant exactement 52 jours.

J’ai commencé le journalisme en 2000. A l’époque, je vivais à Oroumieh et je travaillais pour plusieurs hebdomadaires d’Azerbaïdjan occidental comme Farday-e Ma, Navid-e Azerbaijan et d’autres. J’ai aussi travaillé pour le bureau régional de plusieurs quotidiens nationaux comme Hambastegi, Mardomsalari, Sobh-e Emrooz et d’autres. En même temps je m’occupais de politique dans diverses organisations. Par exemple, j’ai coopéré avec des partis qui avaient des bureaux dans cette province comme le parti Mosharekat (Parti Islamique de la Participation en Iran) Hambastegui (Parti Islamique Iranien de la Solidarité) (1). Je militais aussi socialement en tant que secrétaire, et/ou membre de la direction de plusieurs ONGs.

Je suis arrivé à Téhéran en 2006 et j’ai commencé à travailler avec des journaux. Et j’ai continué à militer dans les partis auxquels j’étais lié à Oroumieh.

Après l’élection de 2009, j’ai participé, comme beaucoup d’autres, aux manifestations. En même temps je tenais un blog où je publiais toutes les informations sur les manifestations. J’avais une bonne influence et les médias hors d’Iran prenaient mon blog comme source d’informations sur l’Iran. J’ai aussi donné des interviews à la télévision Voice of America, BBC Persian Service, Radio Farda et à d’autres médias pour informer sur ce qui se passait dans la rue

Première détention après l’élection présidentielle de 2009
Le 5 février 2010, il y avait un rassemblement au cimetière de Behesht-é-Zahra pour commémorer le 40ème jour des martyrs des élections. C’était un vendredi et je devais rejoindre un ami pour nous y rendre. Nous étions toujours ensemble pour ce genre de choses. Je devais prendre mon ami en voiture à 08h00 du matin pour nous rendre à Behesht-é-Zahra.

Des agents m’ont suivi depuis mon domicile dans l’intention de nous arrêter tous les deux. Je suis arrivé chez mon ami et quand nous avons redémarré, dans la rue d’après, une voiture s’est arrêtée devant nous et une autre derrière. On aurait dit qu’il voulait arrêter un criminel en cavale. Huit agents du ministère du renseignement armés en civil nous ont arrêtés avec beaucoup de violence. On m’a immédiatement menotté. J’ai été blessé au pied quand on m’a traîné sur le sol.

On a mis mon ami dans une voiture et moi dans une autre. On a laissé mon propre véhicule au milieu de la rue. On nous a emmenés dans un parking du terminal de bus Argentine avant de me ramener chez moi pour y perquisitionner. Habituellement il y a environ 200 voitures dans le parking mais nous étions vendredi et il était presque vide. Ils se sont garés entre deux voitures. Je voyais mon ami au loin dans une autre voiture. Et ils ont commencé à nous battre et à nous insulter, là au parking Argentine.

L’un des agents tenait une caméra et on me demandait d’avouer. Ils me disaient que je devais choisir : soit je travaillais pour les Moudjahidines du Peuple (OMPI) soit pour un groupe monarchiste. Ils disaient que je devais choisir un de ces deux groupes et avouer. J’ai refusé et j’ai été sévèrement battu dans la voiture et fouetté. On m’a battu pendant dix minutes. Je voyais qu’on battait aussi mon ami. Plus tard, quand nous avons été libérés, mon ami m’a confié qu’il lui était arrivé la même chose. Puis quelqu’un est sorti de l’autre voiture et a murmuré quelque chose à l’oreille du chauffeur de la mienne. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dits mais ils ont arrêté de me frapper et m’ont conduit chez moi.

J’ai été arrêté à 08h30 09h00 du matin. Tout s’est passé en une heure et demie. Quand nous sommes sortis du parking du terminal Argentine, ils m’ont emmené chez moi. Quatre gardes armés ont fouillé mon domicile pendant une heure. Ils ont fait l’inventaire et emporté beaucoup de livres, d’écrits, de CDs et de cassettes, même mon fax et tout ce qu’ils ont pu trouver. Ils ont tout filmé. Puis ils m’ont remis dans la voiture. Ils ont dit à ma famille de ne parler à personne de mon arrestation. Ils ont dit que si je coopérais et si ma famille ne disait rien, je serais libéré plus vite. 

L’un des quatre agents qui m’avait arrêté était un jeune homme à lunettes. Il était grand et portait la barbe. Il jouait le rôle du « bon gars » dans cette histoire. (2) Il fut aussi le premier à m’interroger. Mais après l’interrogatoire, je ne l’ai pas revu. Il y avait un autre jeune, bien bâti qui m’a beaucoup menacé. Il agitait son arme sans arrêt. C’est quand nous étions chez moi qu’il m’a le plus menacé. Il se tenait d’une certaine façon pour s’assurer que je voyais son arme et ainsi me menacer. Les deux autres agents avaient l’air d’avoir beaucoup d’expérience. Ils semblaient avoir 40 à 45 ans. L’un d’eux avait perdu la plupart de ses cheveux et avait un visage rond. Les deux se ressemblaient beaucoup.

Ils étaient si violents qu’il était impossible de leur parler avant d’arriver à mon domicile. A l’intérieur, ils se sont un peu calmés. Je leur ai demandé s’ils avaient un mandat. Ils m’ont montré une note du bureau du procureur adressé au ministère du renseignement les autorisant à arrêter tous les manifestants. Elle ne comportait pas de nom et ils ne m’ont pas laissé voir la date. Il tenait le papier à la main. Ils s’étaient présentés comme fonctionnaires du ministère du renseignement. Ils m’ont emmené de chez moi à la prison d’Evine.

Prison d’Evine, bloc 240
Pendant tout le trajet, j’avais les yeux ouverts jusqu’à ce que nous ayons atteint le portail de la prison d’Evine. Dès que nous y sommes arrivés, deux agents m’ont bandé les yeux et m’ont dit de baisser la tête. Le portail métallique s’est ouvert et nous sommes entrés en prison. Ils m’ont emmené dans un bâtiment. J’ai eu les yeux bandés jusqu’à ma sortie de prison, excepté le temps que j’ai passé en cellule.

Dans la prison, j’ai pénétré dans un bâtiment. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise pendant environ deux heures. J’avais mes médicaments dans ma poche. (Chez moi, j’ai voulu prendre mes médicaments à cause de mon problème cardiaque. Ils m’ont dit que je pouvais les emmener, mais pas dans ma cellule). Sous le bandeau, je ne voyais que des pieds qui allaient et venaient. J’ai aussi vu beaucoup d’ordinateurs étiquetés au nom de leurs propriétaires qui avaient été arrêtés. Je me souviens précisément de l’ordinateur de Mohammad-Reza Moghiseh parce qu’il était à côté de ma chaise.

Au bout de deux heures, on m’a fait entrer dans une pièce pour changer de vêtements. On m’a donné un uniforme de la prison, une serviette de toilette, des sandales, une brosse à dents, du dentifrice et une petite bouteille de shampoing  On m’a de nouveau bandé les yeux et emmené dans une autre pièce où on m’a pris en photo. On m’a ensuite ramené dans la pièce où se trouvaient les ordinateurs. J’y suis resté assis pendant une demi-heure jusqu’à ce qu’un agent m’emmène dans une Peugeot. En chemin, je lui ai demandé s’il m’emmenait au bloc 209 ou 240 ? Il m’a dit 240.

Quand je suis rentré au bloc 240, on m’a fait monter au deuxième étage par les escaliers et on m’a mis dans la cellule 24. J’y suis resté un mois. Cette cellule mesurait environ 1.50 mètre sur deux. Il y avait une toilette de métal rouillé sans couvercle et un évier dans un coin. On venait de la repeindre et l’odeur m’a donné mal à la tête. J’avais trois couvertures de l’armée, j’en ai utilisé une comme oreiller et une autre comme couvre-lit.

J’ai eu le droit de contacter ma famille une seule fois et seulement pendant une minute le premier soir. Mais on m’avait dit que je n’avais pas le droit de dire où je me trouvais. J’ai juste pu dire à ma famille que j’étais en prison et de ne pas s’inquiéter. Il y avait un agent de présent pendant que je parlais au téléphone. Après cela, je n’ai pas eu droit aux visites.

Ils m’ont emmené une seule fois, pendant ma détention, au bloc 4 en salle d’interrogatoire ; c’est là qu’on m’a mis en examen et qu’on m’a donné un mandat d’arrêt que j’ai dû signer. Là aussi, j’avais les yeux bandés. C’était le jour de mon arrestation ou le lendemain. Il y avait trois chefs d’accusation contre moi : participation à des rassemblements dans le but de renverser l’état, trouble à l’ordre public en participant à des rassemblements et publication de mensonges sur mon blog et dans des interviews avec les médias.

J’ai passé 27 jours en cellule d’isolement. Les trois derniers jours, je les ai passés dans une cellule qui mesurait 3 x 4 mètres ou peut-être 2 x 3, nous étions cinq à l’intérieur. L’un d’eux était Ehsan Abdoh Tabrizi (3) qui avait écopé d’une peine de dix ans. Je l’ai retrouvé plus tard au bloc 350. L’un des autres était un étudiant de Karaj qui avait été pris en otage. Le ministère du renseignement recherchait son cousin mais comme il ne l’avait pas trouvé, il l’avait arrêté lui en disant à la famille de venir livrer son cousin. Il a été pris en otage pendant un mois et demi. Il y avait aussi un autre prisonnier nommé Hossein qui avait été condamné à six mois de prison. Il avait aussi participé aux manifestations. Il y avait une autre personne dans la cellule. Il n’était pas du tout politique. Il s’était contenté d’envoyer un texto au service des sports de la BBC.

Enregistrement du téléphone par le ministère du renseignement.
Un mois avant les élections, toutes les conversations téléphoniques étaient enregistrées. Je l’ai découvert pendant les interrogatoires. J’avais deux cartes SIM à mon nom une Irancell et l’autre Hamrah-e-Avval. Les deux cartes SIM avaient été enregistrées. Je ne travaillais pas clandestinement et j’utilisais ces cartes pour donner des interviews. Je m’en servais également pour organiser des réunions. En d’autres termes, je ne prêtais pas attention aux conditions de sécurité. Mais je n’utilisais pas le mail pour toute forme de communication.

Celui qui m’interrogeait a une fois abordé un sujet et m’a demandé quelle sorte de relation j’entretenais disons avec madame X. Je n’avais jamais vu la personne dont il parlait. Elle vivait dans une autre ville et nous ne communiquions que par téléphone. On n’avait pas pu nous suivre sauf par téléphone puisque nous n’avions aucune communication sur Internet, que ce soit par mail, message Facebook ou quoi que ce soit d’autre. Cette femme n’avait pas été arrêtée, je pensais donc qu’elle n’avait rien pu dire de nos conversations qui avaient eu lieu un mois ou deux après les élections.

Un autre exemple en est les conversations que j’avais eues avec des reporters de Voice of America et la BBC. Les parties de ces interviews qui avaient été publiées étaient disponibles et accessibles mais mes conversations avec ces reporters avant et après ces interviews ne pouvaient avoir été écoutées autrement que par une surveillance téléphonique. Les reporters voulaient m’interviewer sur une directive du ministère du renseignement sur la coopération de 60 organisations avec des pays étrangers. Je n’avais pas accepté l’interview mais j’avais recommandé deux autres personnes auxquelles ils pouvaient demander une interview et qui accepteraient peut-être de parler de ce sujet. Celui qui m’interrogeait m’a mentionné toutes ces conversations. Il m’a demandé pourquoi je n’avais pas accepté l’interview et pourquoi j’avais préféré recommander une autre personne. Quand il m’a posé cette question, j’ai compris que mes conversations téléphoniques étaient surveillées.

Je voudrais mentionner le cas d’Abdolreza Ghanbari. La seule chose qu’ils avaient pour l’accuser, en dehors des aveux qu’il avait faits après avoir été piégé et menacé par des promesses fallacieuses, était l’interview de quelques minutes donnée à la télévision Azadi des Modjahediné-Khalgh. Ils n’avaient rien d’autre contre lui. Il avait appelé la télévision le jour de l’Achoura (commémoration religieuse des chiites). Il a été condamné à mort à cause de cette interview. (4)
On m’a aussi parlé des conversations téléphoniques avec ma famille. Malheureusement, après les élections, certaines entreprises européennes comme Nokia et Siemens ainsi que d’autres dont je ne me souviens plus, ont fourni à la république islamique la technologie nécessaire à un contrôle facile des téléphones.

Interrogatoires
Mon premier interrogatoire a duré 11 heures. J’ai été interrogé au total cinq ou six fois. Le second a commencé vers 16 ou 17 heures et a duré jusqu’à 22 heures ou minuit, un autre de 9 heures à 22 ou 23 heures, un autre encore de 7 ou 8 heures jusqu’à l’après-midi.

Les interrogatoires comportaient deux parties : l’une se concentrait sur mes activités avant les élections et l’autre sur mes activités post-électorales et ma participation dans les rassemblements et mes contacts avec des médias étrangers. Ils prétendaient qu’il ne s’agissait pas d’interrogatoires. En fait, ce n’en était pas. C’était plus l’inquisition ou, comme ils le disaient une « clarification des ambiguïtés ».

Trois personnes m’ont interrogé. Le premier était l’un de ceux qui m’avaient arrêté. Quand il est entré, sa première question a été « Tu dis partout que tu ne crois pas au Velayat-é-Faghih (5). Pourquoi » J’ai remarqué que je connaissais bien sa voix et je le lui ai dit. Il m’a dit que je faisais erreur et que je ne l’avais jamais vu. J’ai relevé le bandeau pour écrire quelque chose. Je me suis retourné et je l’ai vu. Il s’est mis en colère et m’a dit que je n’aurais pas dû me retourner. Il n’est pas revenu lors de l’interrogatoire suivant. J’ignore si c’est parce que je l’avais reconnu ou pour toute autre raison.

Deux autres personnes m’interrogeaient. L’un d’eux ne paraissait que lors des sessions qui ressemblaient à l’inquisition. L’autre avait beaucoup d’expérience. Il maîtrisait mon dossier. Il l’avait étudié et était bien au fait de mes activités. Je ne l’ai jamais vu et je ne connais pas son nom. Je lui avais demandé comment je devais l’appeler. Il m’avait répondu : « Comme tu veux…. Hadji, Seyed… »Il était très professionnel. Il m’a dit avoir travaillé six ou 7 mois sur mon dossier et quelques autres et en était arrivé à la conclusion que je devais être arrêté. En fait, je me sentais plus à l’aise avec lui qu’avec celui qui venait aux interrogatoires qui ressemblaient à l’inquisition. L’autre se lançait dans d’ennuyeuses discussions théoriques. Mais lui me posait surtout des questions sur mes activités. En général, il n’était pas méchant bien qu’il se soit mis en colère une ou deux fois ; quelqu’un d’autre est alors arrivé pour l’aider et il m’a cassé les dents sans le vouloir. En dehors de ça, je n’ai pas eu de problème particulier avec lui.

Lors d’un interrogatoire mené par le professionnel et quelqu’un d’autre, le premier m’a demandé à quelles « perturbations » j’avais participé. J’ai dit : « Si vous voulez dire quels rassemblements, j’ai participé à tous. » Il a demandé : « Il vous faut l’écrire. » Ils m’ont apporté une feuille d’interrogatoire et j’ai écrit : « A quelles perturbations étiez-vous présent à Téhéran, » (Le mot persan de perturbations a été écrit avec une faute d’orthographe : on a utilisé la lettre « kh » au lieu de la lettre « gh »). On m’a dit d’écrire la réponse et j’ai écrit : « aucune. » J’ai remis la feuille et il s’est mis très en colère. Il a dit : « Espèce de …Tu ne viens pas de dire que tu as participé à toutes ? Tu crois qu’on est là pour rigoler ? » J’ai dit : « Si tu veux dire perturbations avec in « gh », j’ai participé à toutes. Mais je n’ai participé à aucune avec un « kh ». » Il s’est mis très en colère et m’a tiré les cheveux par derrière et m’a cogné la tête contre le dossier de la chaise deux ou trois fois. C’était une chaise comme il en existe dans les écoles avec une poignée intégrée au dossier. Mes lèvres et mes dents ont cogné contre le côté de la chaise et j’ai eu quatre dents de cassées. On m’a alors ramené en cellule avec du sang dans la bouche, sans m’amener au dispensaire. On m’a donné un sédatif toutes les cinq ou six heures pendant deux jours mais on ne m’a pas amené au dispensaire.

Le 21ème jour de ma détention, j’ai commencé une grève de la faim qui a duré six jours. J’ai un corps assez fin et, de toute façon, la détention à l’isolement fait perdre du poids car les repas sont maigres et il y a beaucoup de pressions psychologiques. Au bout de cinq jours, j’étais un fantôme.

Lors de ma 27ème nuit de détention, on est venu me voir pour me demander si je voulais quitter ma cellule pour une autre où je ne serais plus seul. J’ai accepté. Au bout d’une heure et demie on m’a emmené au quatrième étage dans une grande cellule et j’ai vu quelques personnes au bout de 27 jours. Ce fut le plus beau moment de ma vie. J’y suis resté trois jours puis j’ai été libéré.

Liberté
La veille de mon élargissement, on est venu me chercher vers 20 ou 21 heures. On a ouvert la porte de la cellule et on m’a dit de contacter ma famille pour lui demander d’apporter quelque chose pouvant servir de caution. La prison était pleine à cette époque et quelques personnes étaient libérées presque tous les jours. J’étais au quatrième étage, au bout du bloc 240 et j’assistais à la libération de quelques personnes quotidiennement. Habituellement, les prisonniers étaient libérés vers 21 ou 22 heures. Le lendemain, ma famille déposa la caution, la porte de la cellule s’est ouverte à 23 heures et on m’a dit de me préparer et de me bander les yeux. Mes amis ont commencé à applaudir et à se réjouir et je leur ai dit au-revoir. On m’a emmené dans une grande pièce. Nous étions 10 ou 12. On nous a mis dans des voitures et emmenés au même endroit où nous avions changé de vêtements à notre arrivée. On m’a rendu mes vêtements et on m’a dit qu’ils devaient examiner mon ordinateur portable ; j’ai eu les yeux bandés jusqu’à l’arrivée à la porte de la prison.

Après ma libération, j’ai été convoqué deux fois au bureau des renvois du ministère du renseignement. Une fois, ils m’ont appelé pour me dire de venir au bureau des renvois du ministère du renseignement à 14 heures. Quand je suis arrivé, deux agents du ministère se sont présentés. L’un d’eux était très grossier. Il était grand et portait des lunettes. L’autre portait la barbe, était de taille moyenne et jouait le rôle du « gentil ». Nous avons parlé pendant quatre à six heures. Ils voulaient me faire peur. Ils m’ont dit qu’ils avaient fait preuve de pitié en me laissant partir au bout d’un mois et qu’ils auraient pu me garder beaucoup plus longtemps. Ils m’ont dit de ne participer à aucune activité et de coopérer avec eux.  En fait, ils voulaient que je signe une lettre pour demander pardon ; je leur ai dit que je ne le ferai pas. Ils m’ont dit qu’ils auraient pu m’arrêter mais qu’ils n’avait fait que me convoquer gentiment. J’ai encore refusé de me repentir et leur ai dit qu’ils pouvaient m’arrêter s’ils le désiraient.

La deuxième fois, j’ai été convoqué 20 jours avant ma seconde arrestation en 2010. Cette fois-ci, on m’a dit de me repentir par écrit. J’ai refusé. On m’a dit que si je ne le faisais pas, on ouvrirait un nouveau dossier à mon encontre.

Deuxième arrestation
Quinze jours plus tard, le 4 octobre 2010, j’ai reçu une citation à comparaître devant la quatrième chambre du bureau du procureur Shahid Moghaddas situé dans la prison d’Evine. J’en ai informé le docteur Dadkhah (6), mon avocat. Il m’a dit que cela devait être lié à ma première arrestation, qu’ils voulaient surement connaitre ma défense définitive pour envoyer mon dossier au tribunal. Depuis ma libération, je n’avais absolument rien fait. Mon blog était bloqué et je n’avais donné aucune interview. Je ne voulais pas leur donner d’excuse. La convocation stipulait que je devais me présenter en personne pour fournir des explications sur quelques points. C’est ce que j’avais compris. Je n’ai même pas dit au-revoir à ma famille en partant pour la quatrième chambre du bureau du procureur le 9 octobre 2010.

Le substitut du procureur m’a dit qu’il y avait un nouveau chef d’accusation contre moi. Je lui en ai demandé la raison dans la mesure où je n’avais pris part à aucune activité. En examinant mon dossier, il m’a dit avoir oublié d’y faire figurer un autre chef d’accusation. C’est alors que j’ai compris que tout cela était lié aux menaces des agents du ministère du renseignement d’ouvrir un nouveau dossier à mon encontre quand je les avais rencontrés au bureau des renvois et qu’ils avaient exigé une demande écrite de pardon.

J’ai demandé à ce fonctionnaire la nature de ce nouveau chef d’accusation. Il m’a répondu « insultes au président ». Dans mon blog, j’avais appelé 52 fois le président « chef du gouvernement du coup d’état » a-t-il ajouté. Je me suis dit qu’ils n’avaient rien de mieux à faire que de compter toutes les occurrences. Mon dossier comportait 100 à 150 pages issues de mon blog ; on y avait souligné les endroits qui pourraient conduire à m’accuser.

Ce fonctionnaire m’a dit de ne pas m’inquiéter : insulter le président encourrait une amende de moins de 300.000 tomans (environ $300 en 2010). Il établit ensuite la caution à 50 million de tomans (environ $50.000 en 2010). Je lui ai alors dit que j’avais déjà payé une caution auparavant mais il a répété sa demande et m’a dit que je pourrai m’en aller si je payais la totalité des 50 millions de tomans. Je lui ai dit que je ne pouvais pas fournir une telle somme immédiatement, que j’avais au moins besoin d’une journée. Il me dit que dans ce cas, je resterai en détention jusqu'à ce que la caution soit payée.

On m’a d’abord emmené en cellule de quarantaine dans la prison d’Evine. J’y ai passé la plus mauvaise nuit de ma vie. La quarantaine est le lieu où tous les nouveaux prisonniers, quel que soit le motif de leur arrestation, doivent pas deux nuits. Ensuite, on les transfère dans d’autres sections. C’est pourquoi j’ai passé une nuit parmi des meurtriers, des drogués, des voleurs, des prostitués, j’en passe et des meilleurs, ce qui fut la pire des tortures morales pour moi. J’ai demandé aux gardes de me transférer en cellule d’isolement mais j’y suis resté 24 heures. Habituellement, les prisonniers politiques ne sont pas détenus en quarantaine mais au bloc 350. Mais trois de nous y ont été détenus avant d’être transfères à la section 350 le lendemain.
Section 350.

Quand j’ai été transféré à la section 350, j’ai dit à mes amis qu’ils ne m’hébergeraient probablement pas plus de deux jours et que je serai libéré des que ma caution serait payée.

Trois jours plus tard j’ai entendu mon nom et celui de Madjid Dorri appelés au haut-parleur. On m’a dit de porter de beaux vêtements pour me rendre chez le procureur. Mes amis m’ont dit que ma caution avait du être payée et qu’on allait me libérer. Je les ai embrassés pour leur dire au-revoir et j’ai pris des messages et des lettres pour leurs familles. J’allais mettre mes chaussures mais le garde m’a dit de mettre des pantoufles. Je lui ai dit que ma caution avait été payée. Il m’a dit que je devais me rendre au tribunal et que si la caution avait été payée, je reviendrai prendre mes affaires.

Au bureau du procureur, on m’a dit qu’il y avait un nouveau chef d’accusation à mon encontre. J’ai demandé comment cela était possible vu que j’étais incarcéré depuis trois jours. Après avoir examiné mon dossier de plus près, il m’a dit que j’avais « blasphémé et mis en question les lois islamiques ». « Sur quelles bases » ai-je demandé. Il m’a dit que j’avais posté sur mon blog un article contre la lapidation. Je lui ai dit : « Gardez moi en prison si vous le voulez mais ne forgez pas de fausses accusations. » Il m’a dit que ma caution avait été augmentée à 300 million de toman (environ $300.000 en 2010). J’ai compris qu’on ne me laisserait pas sortir, même après le paiement de la caution.

Je suis arrivé à la section 350 de la prison d’Evine le 10 octobre 2010. A l’époque, 150 à 160 personnes y étaient incarcérées. Nous nous occupions de tout : la bibliothèque, la boutique ainsi que de la salle de sport qui avait été construite par nous. Il y avait une table dans cette section appelée « la Table d’Appel ». A chaque fois qu’on voulait recenser les occupants ou qu’il fallait les appeler, c’était depuis cette table. Une semaine après mon arrivée, j’ai été chargé avec trois autres de la Table d’Appel. La liste des détenus arrivait tous les matins sur cette table et nous l’avions. Je me souviens de la plupart des noms. A ma libération, il y avait environ 160 détenus. Le nombre fluctuait entre 150 et 160 à cause des libérations provisoires ou non.

Je me trouvais dans la cellule 3. C’est celle qui a comporte le plus de décès pendant ces deux années. Monsieur Hoda Saber (7) y était, son lit était au-dessus du mien, celui de Monsieur Dokmehtchi (8) était en dessous du mien quand il était en section 350. Il souffrait d’un cancer et il en est mort. Messieurs Djafar Kazemi et Mohammad Hadj-AghaÏ (9) ont tous les deux été exécutés.  Ali-Akbar Siadat (10) a été exécuté pour espionnage. Abdolreza Ghanbari, condamné à mort était également dans notre cellule. 

Je me souviens de Monsieur Mohsen Dokmetchi. A l’époque, nous ignorions qu’il souffrait d’un cancer mais il souffrait beaucoup et ne pouvait pas s’alimenter. Il a eu beaucoup de problèmes. Il se réveillait au milieu de la nuit pour me demander de lui donner du pain et du fromage. Il n’arrivait pas à s’alimenter pendant la journée. Les fonctionnaires de la prison ne l’emmenaient au dispensaire que lorsqu’il souffrait trop ; et encore, ils se contentaient de lui injecter des sédatifs avant de le ramener en cellule. S’il avait été examiné à temps, il aurait été soigné plus tôt et il aurait au moins vécu plus longtemps.

A l’époque il y avait un certain docteur Faradji dans notre section. Il y avait deux frères, Hassan et Hossein Faradji incarcérés pour espionnage. L’un a été libéré mais l’autre est toujours incarcéré. Sans aucun matériel médical, le Docteur Faradji a examiné Dokmehtchi et a pensé qu’il devait avoir un problème à l’estomac.

Chaque jour, dix détenus de la section 350 se rendaient au dispensaire pour voir un médecin. S’ils avaient juste un mal de tête ou un rhume, nous leur disions de feindre deux autres problèmes pour pouvoir nous ramener des médicaments pour les autres. Dans la section 350, le docteur Fardoust, un détenu s’occupait des médicaments. Il ramassait tous les médicaments. C’est avec ces médicaments que nous pouvions atténuer un peu les souffrances de Mohsen Dokmehtchi. A l’époque, nous ignorions qu’il souffrait d’un cancer. Après sa libération, on l’a amené à l’hôpital et les examens ont montré qu’il souffrait d’un cancer. Mais il était trop tard et le cancer était trop avancé.

Des 150 ou 160 détenus de la section 350, au moins 50 étaient cités dans les médias et il y avait des campagnes en leur faveur. Beaucoup de personnes arrêtées pendant les manifestations n’avaient aucune activité politique. Des nouvelles des prisonniers fuitaient et étaient publiées par leurs familles. A deux reprises, la liste complète des détenus de la section 350 a fuité et été publiée sur le site Web de Kalameh. Par exemple, j’étais chargé de la Table d’Appel et j’ai emmené cette liste quand j’ai été libéré et elle a été publiée. Les médias ne prêtaient pas beaucoup d’attention aux prisonniers qui n’avaient pas d’activité politique.

26ème chambre du tribunal révolutionnaire – Juge Pirabbassi
Mon procès a eu lieu 52 jours après mon arrestation. On m’a emmené de ma cellule à la 26ème chambre présidée par le juge Pirabbassi. Gholamreza Khosravi est venu avec moi. Nous étions menottés. Pirabbassi portait des lunettes et une courte barbe ; il avait la peau mate. Il était doux et gentil. Il semblait avoir de 45 à 55 ans et il m’a bien traité.

Le secrétaire de Pirabbassi s’appelait Sattari et il avait très mauvais caractère. J’ai entendu dire qu’il avait été nommé par le ministère du renseignement pour tenir Pirabbassi à  l’œil.  Il nous a traités, Gholamreza Khosravi, deux autres accusés et moi-même très mal.

Ce jour-là, Gholamreza Khosravi n’a pas vu le juge car le verdict avait déjà été énoncé et il ne restait qu’à le lui annoncer. En arrivant au tribunal, l’assesseur de Pirabbassi a remarqué sarcastiquement : « Voici ton verdict. Si Dieu le veut, tu as été condamné à mort. » Gholamreza m’a regardé et a dit en riant : « Après deux ou trois ans dans le flou, je connais enfin mon sort. »

Pirabbassi se sentait peut-être mal à l’aise ce jour-là pour avoir condamné Gholamreza Khosravi à mort. Il me fit entrer dans la pièce, me donna une tasse de thé et ferma la porte. Il retroussa son pantalon et me montra sa blessure à la jambe. J’ignore s’il avait été blessé pendant la guerre contre l’Irak ou ailleurs, mais il avait pris sa jambe comme excuse pour ne pas travailler pendant deux mois pour ne pas recevoir de nouveaux dossiers. Il jura sur Dieu que Gholamreza ne méritait pas la peine de mort mais qu’on l’avait « forcé à le faire ». Il me dit que Gholamreza avait déjà été condamné à six ans par le tribunal révolutionnaire de Rafsandjan et qu’il n’était donc plus possible d’énoncer un nouveau verdict pour le même chef d’accusation. Mais l’accusation de « moharebeh » (guerre contre Dieu) avait été rajoutée au dossier de Gholamreza pour pouvoir le condamner à mort. On a donc rapporté son dossier au juge Pirabbassi et le juge a été obligé de condamner Gholamreza à mort pour ce nouveau chef d’accusation.

Pirabbassi m’a aussi dit que 80 % des prisonniers de la section 350 de la prison d’Evine étaient innocents. Voilà ce qu’il m’a dit et que j’ai rapporté à Hoda Saber quand je suis rentré en cellule. Saber en a parlé dans une lettre qu’il a écrite à Monsieur Sahabi et au docteur Zarafshan.

J’ai demande à Pirabbassi pourquoi il faisait cela, pourquoi il ne rentrait pas chez lui en refusant de travailler. Il m’a dit qu’il était resté chez lui deux mois et que s’il n’était pas rendu au tribunal aujourd’hui, les juges Salavati ou Moghiseh en auraient décidé et ils m’auraient condamné à neuf ou dix ans au lieu de cinq. Il m’a montré le rapport du ministère du renseignement dans mon dossier ; ils demandaient au moins neuf ans de prison. Et il m’a dit que maintenant qu’il m’avait condamné à cinq ans, il devrait s’en expliquer auprès du ministère du renseignement. J’ai compris qu’il avait raison. Tous étaient mauvais, mais mieux valait Pirabbassi que Salavati ou Moghiseh qui auraient été plus sévères. 

Il m’a énuméré mes cinq chefs d’accusation que je ne pouvais pas réfuter puisqu’ils étaient tous basés  sur ce que j’avais écrit dans mes blogs et j’ai dû tous les accepter. Je ne pouvais pas non plus nier mes interviews avec la BBC et Voice of America. J’ai néanmoins dit que rien de ce que j’avais dit n’était contraire à la loi. Le seul chef d’accusation qui tenait était propagande contre l’état, et la peine maximale encourue était d’un an de prison. J’ai dit que j’acceptais ce chef d’accusation, basé sur ce que j’avais écrit. « Non ! La peine n’en est que d’un an. Je vous déclarerai non-coupable de ce chef d’accusation et vous condamnerai à  cinq ans pour participation et collaboration aux manifestations » m’a-t-il dit.

Ce jour-là, le juge Pirabbassi m’a condamné à cinq ans de prison et m’a demandé si j’avais des objections. Je lui ai répondu que non puisque je ne reconnaissais ni le tribunal ni son verdict comme légitimes.

Ce n’était pas un jour faste pour moi, d’abord parce que Gholamreza avait été condamné à mort et ensuite parce que, tandis que j’étais dans le bureau de Pirabbassi, quelqu’un qui travaillait apparemment pour une autre chambre du tribunal a frappé à la porte avant d’entrer. Arrivé devant Pirabbassi, il lui a demandé : « Connaissez-vous le verdict de Saïd Malekpour ? » Pirabbassi lui a dit que non et lui a demandé de le lui communiquer. « La peine de mort » a-t-il dit. Quand j’ai appris la nouvelle, j’en ai oublié mon propre dossier.

J’allais quitter la pièce quand Pirabbassi me rappela et me dit qu’il me donnerait cinq ans avec sursis, « et maintenant, vous avez des objections ? ». Je lui dis que j’en avais. Un verdict avec sursis était très mauvais car il voulait dire que je vivrai dans un stress permanent pendant cinq ans. « Imaginons que j’aurais été libre pendant quatre ans et 364 jours et que le dernier jour on m’accuse de quoi que ce soit pour me jeter en prison pour cinq ans. » C’est sur cette base que j’ai objecté, espérant que la cour d’appel réduirait le verdict. Le juge Pirabbassi m’a demandé de contacter ma famille pour qu’elle paie ma caution et que je sois libéré le jour-même.

Quand je suis rentré dans ma cellule, Saïd Malekpour n’était pas encore au courant de sa peine de mrt. C’est moi qui la lui ai apprise. Ce n’était vraiment pas une bonne journée : j’avais appris que deux de mes amis étaient condamnés à mort. J’ai été libéré le soir-même.

Je suis resté à la section 350 pendant 52 jours. Je suis resté en liberté sous caution jusqu’au procès en appel. Le verdict en appel a été de sept ans de prison dont trois avec sursis, la peine a donc en fait été augmentée. Quand le verdict a été enregistré au greffe, j’ai été convoqué pour commencer à purger ma peine de quatre ans, mais j’ai quitté le pays en février 2011.

[1] Partis de tendance réformatrice.
[2] D’après des témoins interviewés par IHRDC sur les interrogatoires pendant leurs détentions, beaucoup confirment le jeu du  « bon gars/mauvais gars » c’est-à-dire que l’un joue le rôle d’une personne compréhensive, attentive et plus raisonnable tandis que l’autre traite le détenu plus rudement, le maltraite verbalement et physiquement, le torture dans un style plus brutal.
[3] Ehsan Abdoh Tabrizi est un doctorant en sciences politiques à l’université de Durham en Angleterre et le fils de Hossein Abdoh Tabrizi, ancien secrétaire général de la bourse de Téhéran. Il a été arrêté en 2010 à l’aéroport Imam Khomeiny de Téhéran à son retour d’Angleterre. Voir http://is.gd/RnS4gM
[4] Abdolreza Ghanbari a été condamné à mort pour de prétendus contacts avec le groupe d’opposition interdit OMPI. Voir http://is.gd/RnFP63
[5]  Velayat-e Faqih, ou « gouvernement par le religieux », est la doctrine de gouvernement de la république islamique d’Iran qui donne au guide suprême des pouvoirs extraordinaires.
[6] Mohammad-Ali Dadkhah, célèbre avocat iranien, purge actuellement une peine de neuf ans à la prison d’Evine accusé d’avoir défendu des dossiers de clients politiquement sensibles. http://is.gd/tYLMge
[7] Hoda Saber était un militant politique de 52 ans du mouvement d’opposition national-religieux : http://is.gd/VLH0yp
[8] Mohsen Dokmetchi était un prisonnier politique accusé de coopération avec l’OMPI et d’avoir aidé financièrement les familles des prisonniers politiques, http://is.gd/oy66q9
[9] Djafar Kazemi et Mohammad Hadj Aghaï étaient tous deux condamnés pour coopération avec l’OMPI http://is.gd/ONSgal
[10] Ali Akbar Siadat était condamné d’espionnage au profit du Mossad, les services secrets Israéliens : http://is.gd/reYhsz

Source: http://www.iranhrdc.org/english/publications/witness-testimony/1000000259-witness-statement-of-saeed-pourheydar.html#.UbBmwkDwmSo

samedi 19 janvier 2013

Le prix du silence - Témoignage de Behrouz Djavid Tehrani


8 janvier 2013 – Le prix du silence : Behrouz Djavid Tehrani, journaliste iranien et ancien militant étudiant, décrit ce qu’il a vécu lors de son emprisonnement dans les prisons iraniennes entre 1999 et 2011, en particulier, les traitements infligés aux prisonniers à la prison de Redjaï Shahr prison où il a passé la majorité de ses plus de 11 ans d’emprisonnement.
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Nom : Behrouz Djavid Tehrani
Né à : Téhéran, Iran
Né le : 26 Décembre 1978
Profession: Journaliste
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Interviewer : Iran Human Rights Documentation Center (IHRDC)
Date de l’Interview: 11 Octobre 2012

Je m’appelle Behrouz Djavid Tehrani. En 1999, j’étudiais l’agronomie. Quand j’ai entendu parler de l’attaque contre la cité universitaire [de l’université de Téhéran], j’ai participé aux manifestations et j’ai été arrêté. J’ai passé quatre ans en prison pour y avoir participé J’ai bien sûr passé plus de trois ans et demi à la prison Redjaï Shahr de Karaj. J’ai continué à militer après ma libération et j’ai de nouveau été arrêté en 2006. J’ai alors été condamné à sept ans de prison. Entre ces deux arrestations, j’ai également été détenu pendant cinq mois. J’ai été libéré en 2011 car ces cinq mois ont été défalqués de ma peine. En tout, je suis resté en prison pendant 11 ans dont plus de 10 à la prison Redjaï Shahr de Karaj.

Circonstances de l’arrestation

Le [jeudi] 9 juillet 2009, j’ai décidé de participer aux manifestations prévues après avoir entendu parler de l’attaque contre la cité universitaire sur des radios étrangères. J’y suis allé le samedi matin ainsi que le dimanche et le lundi. Lundi, les affrontements ont redoublé d’intensité et la police a attaqué les étudiants avec des gaz lacrymogènes et des sprays au poivre ; elle a battu les manifestants avec des matraques et des Tazers. Les manifestants étudiants ont mis le feu à un bus près de la place Vali Asr. Immédiatement, on m’a jeté une pierre qui m’a durement atteint à la tête. Le sang coulait sur mon visage et je me suis rendu dans les petites rues adjacentes pour me laver le visage.

A mon retour, je me suis retrouvé pris en sandwich entre deux groupes de police anti-émeute, l’un au nord de la place et l’autre au sud, il me fallait décider où aller. Je me suis décidé pour le sud. Il y avait de la police partout. Le boulevard Keshavarz était aussi plein de forces de police ; je me suis mis à marcher calmement vers le sud comme s’il ne se passait rien mais mon visage trahissait les circonstances exceptionnelles. Quand je suis arrivé sur la place, on m’a poussé par derrière. Devant moi, il y avait une chaîne par-dessus laquelle j’ai dû sauter. En me retournant, j’ai vu des policiers en civil qui m’ont arrêté sur place. Je pense que ma blessure au visage m’avait fait remarquer ; mon visage était gonflé et blessé, même après l’avoir lavé, ce qui avait arrêté l’hémorragie.

Détention, interrogatoires et torture

Les circonstances de mon arrestation et de mes interrogatoires en 2006 sont également intéressantes. Un après-midi, je me reposais chez moi quand on a fracturé la porte et envahi la maison. On a perquisitionné partout, on a pris des objets personnels, des dossiers, des documents et mes photos de famille que je ne pourrai jamais remplacer. On m’a même battu chez moi.

A cette époque j’habitais avec Keyvan Rafi’i et il était à la maison. Lui aussi a été battu. Nous avons porté plainte contre les agents du ministère du renseignement qui nous avaient battus, ce qui n’a mené à rien. J’ai également été battu pendant les interrogatoires. En 2006, j’ai même eu une côte de cassée.

A l’été 2011, alors que Monsieur Dokmetchi était malade, nous l’avons filmé. Ma voix était enregistrée sur cette vidéo, on m’a alors emmené avec trois autres prisonniers au bloc 240 de la prison d’Evine qui est sous la juridiction du ministère du renseignement et non sous celle de l’administration des prisons. J’y suis resté à l’isolement pendant tout l’été.

Là-bas, j’ai souvent été battu. Ce qui m’a le plus affecté, l’une des pires tortures auxquelles je puisse penser : on m’a entravé les pieds et les mains puis on a  voulu me bâillonner. J’ai serré les mâchoires avant. L’un des gardes du 209 m’a donné un coup de poing dans la poitrine mais je n’ai pas desserré les dents. Il a alors commencé à sauter à pieds joints sur ma poitrine, ce qui m’a cassé trois côtes ; j’ai ouvert la bouche et il m’a bâillonné. Ils ont attaché mes entraves aux pieds et aux mains ensemble et je suis resté couché sur ma poitrine brisée jusqu’au matin. Les menottes et les entraves aux pieds sont les tortures les pires que j’ai subies ; c’est usant et on ne peut plus du tout bouger.

Le procès de Behrouz Djavid Tehrani

Mon [premier] procès a eu lieu en 1999 devant la 26ème chambre. Je n’ai vu et parlé avec le juge que pendant cinq minutes et il m’a condamné à huit ans de prison. On a fini par amnistier les prisonniers arrêtés pour les manifestations du 9 juillet 1999 et ma peine a été réduite à quatre ans. Lors de mon nouveau procès, en 2006, après deux ou trois arrestations, le juge m’a demandé : « Votre peine a été réduite à quatre ans à cause d’une liberté conditionnelle ? » Je lui ai répondu : « Ce n’était pas une liberté conditionnelle, c’était l’amnistie du guide suprême pour tous ceux qui avaient été arrêtés suite aux manifestations du 9 juillet 2009 » Il m’a dit : « Je vais m’assurer que vous passiez bien ces quatre ans en prison. »

Le juge m’a condamné à sept ans de prison, réduits à trois ans en appel. C’était par le juge Zargar qui est le pire juge de cour d’appel ; il a cependant réduit ma peine. Mais on a de nouveau fabriqué des accusations pour me donner quatre ans de plus, ce qui veut dire que le juge Haddad était arrivé à ses fins et que j’ai passé en prison quatre ans de plus pour compenser la réduction de quatre ans de ma peine précédente.

Je n’ai pas été condamné pour des faits précis mais parce que le tribunal révolutionnaire du ministère du renseignement m’en voulait. En 2006, mon avocat m’a même dit que le seul chef d’accusation était propagande contre le système. Mon avocat, maître Behrouz Bigverdi, m’a représenté gratuitement. Quand j’ai eu purgé trois ans, ils en ont ajouté quatre autres pour les quatre ans qui avaient été amnistiés précédemment. Parce que ces quatre ans avaient été effacés par erreur.

La prison de Redjaï Shahr

Pour expliquer les conditions prévalant à la prison de Redjaï Shahr, il faut comparer celles de l’époque réformiste et celles qui ont suivi. Il est à noter que la prison de Redjaï Shahr était en retard sur le reste du pays que ce soit au début de la réforme ou à sa fin. A notre entrée à Redjaï Shahr en 2000, elle était dans le même état que dans les années 80s. Les uniformes étaient fournis par le gouvernement, les cheveux étaient tondus, les prisonniers battus et les conversations téléphoniques étaient limitées à cinq minutes tous les deux mois quand il y en avait. Les bâtiments étaient surpeuplés, l’hygiène inexistant, les prisonniers n’étaient pas séparés en fonction de leurs crimes, les détenus étaient envoyés à l’isolement pendant de longues périodes pour des infractions commises dans les bâtiments.

Les choses ont commencé à changer en 2001. Les conversations téléphoniques sont devenues mensuelles puis hebdomadaires, puis plusieurs fois par semaine en enfin quotidiennes. Nous n’étions plus obligés de porter l’uniforme, nous pouvions apporter des vêtements de l’extérieur et nous pouvions les laver. On a même apporté des tapis pour couvrir le sol, et des lits ; les livres ont été autorisés, la presse est arrivée régulièrement. En fait, la prison était devenue vivable. Ce processus s’est prolongé jusqu’à fin 2003. Il y avait très peu de prisonniers politiques à Redjaï Shahr ; en dehors d’un groupe de 20 à 30 derviches qui avaient été arrêtés ensemble, j’étais le seul prisonnier politique.

J’ai été libéré en 2003. Quand je suis revenu à Redjaï Shahr en 2006, Monsieur Khatami n’était plus aux affaires et les contraintes sur les prisonniers étaient de retour. De nouveau des passages à tabac et l’emprisonnement à l’isolement mais tous ces changements ont eu lieu très progressivement. On a commencé par retirer les murs entre les cellules et on a renommé les cellules des « appartements ». Il y avait des toilettes et une douche dans ces pièces. C’est comme ça qu’ils ont remis en place l’emprisonnement à l’isolement. Puis, ils ont ouvert la section 2 du hall 1, connue sous le nom de « niche ». Là, les cellules sont équipées de caméras, elles ont aveugles, les fenêtres étant murées. Il n’y a qu’un petit vasistas grillagé. Le prisonnier n’a que deux couvertures et il est très peu nourri. Ils ont rouvert la niche en 2008. On y envoyait les prisonniers qui avaient commis une infraction ou que les autorités n’aimaient pas.

Le dispensaire de la prison de Redjaï Shahr

Je veux parler du dispensaire de Radjaï Shahr. Là aussi, les conditions ont changé au cours du temps. Elles ont commencé par s’améliorer puis se sont détériorées. A l’époque des réformistes, le dispensaire s’est amélioré et il fournissait les médicaments dont les prisonniers avaient besoin. Il y avait même des médicaments « de luxe » comme des vitamines ou des médicaments pour les problèmes cutanés qui venaient de l’extérieur. Si les médicaments étaient trop chers, les familles apportaient les médicaments prescrits par l’ordonnance en prison. Quand les conditions se sont détériorées, le dispensaire a limité les médicaments nécessaires aux prisonniers.

La prison qui abritait au minimum 3500 prisonniers a manqué plusieurs fois d’antibiotiques pendant deux mois. Par exemple, si le médecin prescrivait 30 cachets, la pharmacie n’en fournissait que 15 en disant que c’était tout ce qu’elle avait. A cette époque, apporter des médicaments de l’extérieur est devenu également difficile.

Je me suis plusieurs fois plaint de ne pas recevoir les médicaments qui m’étaient prescrit. Quelquefois, on ordonnait aux médecins de ne pas prescrire tel ou tel médicament. D’autres fois, le médecin prétendait que les médicaments n’étaient pas disponibles et qu’il n’y pouvait rien. Voilà l’état du dispensaire.

Quand la situation de la prison s'est déteriorée, consulter à l’extérieur de la prison est également devenu plus difficile. Après 2009, une loi a été votée qui requerrait l’autorisation du procureur à chaque fois qu’un prisonnier politique voulait quitter la prison, ce qui a augmenté les difficultés des prisonniers politiques.

Djafar Eghdami, l’un de mes amis, un prisonnier politique, a tenté de résoudre un problème neurologique pendant environ un an mais, à chaque fois qu’il voulait se rendre à l’hôpital pour un test neurologique ou musculaire, lui et sa famille devaient franchir des barrières bureaucratiques pendant six mois. Quand enfin ils se rendaient à l’hôpital, le médecin n’était pas présent, ce qui voulait dire qu’il leur faudrait redemander une autorisation pour se rendre à l’hôpital.

C’est ce qui est aussi arrivé à Monsieur Mohsen Dokmetchi. Il était malade mais on refusait de l’emmener à l’hôpital. On a attendu très longtemps et quand on l’a emmené, il était menotté et les pieds entravés pendant sa chimiothérapie. Il a dit qu’il ne pouvait pas continuer sa chimiothérapie pieds et poings liés et il est revenu en prison. Il devait utiliser les toilettes fréquemment durant sa chimiothérapie et les gardes, à l’hôpital, ne lui retirait pas ses entraves pour se rendre aux toilettes.

L’isolement à la prison de Redjaï Shahr

Quand Shahroudi est entré en fonction, il a mis les cellules d’isolement hors la loi. Ils ont commencé par créer les « appartements ». Ils ont retiré les murs entre des cellules adjacentes, ont ajouté une douche et des toilettes et les ont appelé « appartements ». C’était un piège car ils ont prétendu qu’il n’y avait plus de cellules d’isolement en république islamique et que les détenus vivaient dans des appartements. C’est aussi ce qui s’est passé au bâtiment 209. Ils ont retiré les murs entre les cellules d’isolement du 209 et ont créé des appartements, comme ceux de Redjaï Shahr, sauf qu’il n’y avait pas de douches. Je voudrais ajouter que le bâtiment 209, où on avait enlevé les murs, a manqué de cellules en 2009 quand le nombre de détenus a augmenté. Ils ont donc pris l’un des étages du bâtiment 240.

C’est pourquoi on a parfois entendu dire  que le ministère du renseignement avait emmené quelqu’un au bâtiment 240. Il y a environ 80 cellules par étage en forme de L du bâtiment  240. L’administration de cet étage a été transférée de l’organisation des prisons au ministère du renseignement. Les gens emprisonnés dans le passé n’ont pas compris quand ils entendaient dire que quelqu’un était emmené au bâtiment 240. Ils pensaient qu’il était dans une cellule d’isolement administrée par l’organisation des prisons, mais en fait cet étage du bâtiment  240 est administré par le ministère du renseignement.

La situation s’est dégradée de jour en jour. On a été jusqu’à briser les bras et les jambes de deux prisonniers en les battant. On en a même violé un avec une matraque. Nous avons réalisé une vidéo après leur libération qui montrait leurs blessures ; cette vidéo est visible sur Internet. Après la publication de cette vidéo, les passages à tabac ont cessé. On avait peur que davantage de vidéos de ce genre ne fuitent. Ils ont donc commencé à battre la plante des pieds des prisonniers et c’est vite devenu une habitude. Juste avant ma libération, frapper la plante des pieds était aussi habituel que dans les anciennes écoles iraniennes. Mais ils n’utilisaient pas de baguettes mais des tuyaux d’arrosage blancs, en Iran, on les appelle verts mais en fait ils sont blancs. Ces tuyaux font très mal. Ils font beaucoup plus mal que les matraques normales. Les bastonnades étaient très dures en 2007. A cette époque, les téléphones portables n’avaient pas encore été introduits clandestinement dans la prison.

Il m’est arrivé, alors que j’étais à l’isolement, de me disputer avec un garde. On m’a menotté et bandé les yeux, entravé les pieds et commencé à me battre. L’un me battait les genoux et les mollets ce qui m’a fait me plier de douleur. L’autre me battait alors le dos, et je me relevais de douleur. Et cela a duré plus d’une demi-heure. Je me suis jeté sur le sol, mais ils ont continué à me battre, Dieu merci avec des matraques normales. Je remercie toujours Dieu qu’ils n’aient pas utilisé de tuyaux ce jour-là, car les tuyaux brisent les os. Le passage à tabac des prisonniers est devenu un vrai problème. Quand il a commencé, les autres maltraitances ont également augmenté. Quand un garde peut faire ce qu’il veut, il ne se soucie pas de traiter un prisonnier avec respect. Il dit ce qu’il veut aux prisonniers.

Les bâtiments de Redjaï Shahr

Il y a 24 salles à la prison de Redjaï Shahr. Chaque bâtiment comporte trois salles. Il y a huit bâtiments dont l’un sous la responsabilité du ministère du renseignement. Mais ce bâtiment est appelé le bâtiment des gardes révolutionnaires. C’est le bâtiment 8.

Le bâtiment 7 de la prison de Redjaï Shahr était jadis réservé aux femmes. Mais on envoie désormais les prisonnières à la prison de Varamine ou à Evine. Ce bâtiment est maintenant réservé aux malades mentaux. Au lieu d’envoyer les malades mentaux dans un hôpital psychiatrique, on s’en débarrasse ici. Ce bâtiment est dans une situation horrible car beaucoup de patients n’arrivent pas à manger proprement ou à se laver.

Après ma libération, on a construit un nouveau bâtiment en dehors de l’enceinte de la prison. On l’appelle le bâtiment 10. Si Google Earth est mis à jour, on pourra le repérer. Au départ, ce devait être un bâtiment réservé aux femmes, mais il a plus tard changé d’affectation. C’est l’un des pires. J’ai pris contact avec des prisonniers de Redjaï Shahr et ils m’ont dit que les cellules d’isolement étaient sombres et épouvantables. Ce bâtiment est séparé du corps principal de la prison de Redjaï Shahr. Si l’on observe la prison de Redjaï Shahr depuis un satellite, on le verra.

On a construit un autre bâtiment à la prison de Redjaï Shahr pour les femmes. Mais on a ensuite décidé de transférer les prisonnières aux prisons de Varamine et d’Evine. Alors ce bâtiment a abrité des prisonniers qui avaient été transférés de la prison d’Evine à celle de Redjaï Shahr. Les prisonniers n’aiment pas du tout ce bâtiment. Je n’ai pas encore réussi à parler à quelqu’un qui y ait été détenu. Ceux auxquels j’ai parlé en ont entendu parler par d’autres prisonniers. D’après ce que l’on m’a dit, ce bâtiment est pire que les anciens. Au lieu d’amélioration, c’est une détérioration.

Le mot utilisé par les autorités pour ce bâtiment est « andarzgah » [littéralement lieu de conseil]. Si sur le site de l’organisation des prisons vous trouvez « andarzgah », c’est de ce bâtiment dont il est question. Mais nous utilisions le mot de bâtiment pour ne pas utiliser les leurs. Le bâtiment 5 est réservé aux jeunes. D’après ce que je sais, il y a plus de 170 ou 180 condamnés à mort dans ce bâtiment. Ils avaient tous moins de 18 ans à l’époque de leurs forfaits mais ont quand même été condamnés à mort. Nous n’avons pas pu obtenir leurs vrais noms. Les trois étages abritent des jeunes de moins de 25 ans.

La salle 10 du bâtiment 4 est réservée aux prisonniers sunnites. Pour la première fois en Iran, des prisonniers sont séparés d’après leur religion. Cela a commencé en 2011 et les autorités de la prison prétendaient que c’était pour les prisonniers d’Al-Qaeda. Tous les prisonniers d’Al-Qaeda et tous les prisonniers sunnites ont été transférés dans la salle 10. Cela nous semblait un peu étrange. Plusieurs prisonniers sunnites condamnés dans des affaires de drogue ou de meurtre ont demandé d’eux-mêmes à quitter cette salle. Ils ne supportaient pas les prisonniers d’Al-Qaeda. Et beaucoup de prisonniers kurdes sunnites sympathisants du Parti Démocratique du Kurdistan Iranien ont demandé à retourner à la salle 12. La salle 10 abrite toujours les prisonniers d’Al-Qaeda et du Jondollah.

La salle 12 de la prison de Redjaï Shahr

Et maintenant la salle12. En 2010, on a transféré plusieurs prisonniers politiques, dont certains arrêtés en 2009, dans des salles appelées « hosseinieh ». Il s’agissait de réfectoires situés au bout de chaque bâtiment. On y a mis de 10 à 15 prisonniers politiques. Ces salles présentaient des conditions acceptables pour les prisonniers politiques arrêtés en 2009. Petit à petit d’autres prisonniers politiques y ont été transférés, donc des sympathisants de l’organisation des Moudjahidines Khalgh. Mansour Ossanlou, un syndicaliste et moi –même y avons aussi été transférés. Beaucoup d’informations sont sortis de cette salle.

Je me souviens que le responsable du renseignement dans la prison nous avait dit : « Maintenant vous envoyez des informations par internet. » Ils croyaient que nous avions des téléphones portables et que nous avions accès à Internet. Il nous a dit qu’il savait ce qu’il ferait de nous. Il faut noter qu’une semaine auparavant, on avait installé un dispositif de brouillage des téléphones portables et que personne ne pouvait plus appeler l’extérieur.

Un jour, on nous a tous emmenés dans la salle 12 du bâtiment 4, tous les prisonniers politiques de Redjaï Shahr, y compris les bahaïs et les Kurdes, même les prisonniers d’Al-Qaeda. Ils ont fermé la pièce où se trouvaient les téléphones. Cependant, certains prisonniers ont réussi à ouvrir la porte et à appeler l’extérieur une ou deux fois. Plus tard, ils ont carrément retiré les téléphones. Ils ont aussi mis fin aux visites et pour se rendre à l’hôpital, il fallait obtenir l’autorisation du bureau du procureur. Je crois que c’est ce qui a causé la mort de Mohsen Dokmetchi.

La situation a empiré. Chaque bâtiment avait son heure de promenade. Chaque bâtiment comporte trois étages. Nous étions tous dans la salle 12 du rez-de-chaussée. Comme notre bâtiment était séparé des trois autres, les heures de promenade s’en trouvaient réduites. Nous avions droit à deux heures de promenade, quelquefois plus si les prisonniers réussissaient à marchander. Ce problème de la promenade était un peu ennuyeux. Le bon côté de ce bâtiment, c’était qu’il comportait peu de prisonniers. Les autres salles pouvaient contenir jusqu’à 600 ou 700 prisonniers ; la nôtre n’en contenait que 50, un peu comme dans un parc.

Un autre problème de la salle 12 était que la porte était toujours fermée. Si un prisonnier était malade, obtenir l’ouverture de la porte était difficile, surtout la nuit. A plusieurs reprises, les prisonniers ont été battus par les gardes à cause de cela.

La dynamique sociale de la prison de Redjaï Shahr

Il faut évoquer la dynamique sociale dans les bâtiments ; elle est considérée comme dangereuse. Certains bâtiments sont nommés « le couloir de la mort » ou « perpétuité » ; ils abritent des prisonniers de droit commun. A Radjaï Shahr, ces prisonniers ont leurs propres coutumes. Par exemple, ils ont un conseil qui n’est pas élu et tous les prisonniers savent que ces trois ou quatre détenus sont les seuls à pouvoir les aider en cas de problème. Si quelqu’un était victime d’intimidation, le conseil était son seul recours. Ces détenus étaient les anciens du bâtiment. C’est un phénomène complexe et qui a aussi sa propre beauté.

Je n’ai jamais vu de tentative d’intimidation dans ces bâtiments, Même si nous traitons ces détenus de criminels, ils gouvernaient leurs bâtiments bien mieux qu’une société évoluée avec des intellectuels. Ils avaient leurs propres lois qui régissaient leurs bâtiments. Même les gardes n’osaient pas rentrer seuls dans ces bâtiments et fouiller une salle par peur d’être battus. Dans ces bâtiments, tous étaient condamnés à mort et plus rien ne leur importait.

J’ai observé un autre phénomène intéressant appelé les « preneurs ». Il faut parler des preneurs. Il s’agit de prisonniers condamnés à mort. Si quelqu’un est arrêté pour possession de 30 grammes d’héroïne, il est condamné à mort ; un « preneur » endossera la responsabilité de ce crime pour 500.000 tomans, un réfrigérateur, un poste de télé ou quelque chose d’équivalent. J’ai même vu le dossier de quelqu’un qui comportait 23 condamnations à mort. Une de ces condamnations était la sienne propre mais il avait « pris » le reste. Le « preneur » sait qu’il va être exécuté, mais il gagne ainsi de l’argent pendant son incarcération et il continue jusqu’à son exécution.

Le seul problème social qui existait dans ces bâtiments était l’usage de drogue par intraveineuse. Certains drogués n’avaient pas une bonne hygiène. Certains étaient des malades mentaux incapables de s’occuper d’eux-mêmes. Certains avaient du mal à manger. On les gardait avec les autres prisonniers. Certains n’avaient pas pris une douche depuis des années car il n’y avait personne pour les y emmener et ils avaient des plaies sur tout le corps. Certains dormaient à même le sol pendant la promenade ; ils avaient le corps boursouflé de vermine. Les détenus malades mentaux ennuyaient vraiment les autres prisonniers et ils créaient vraiment un problème pour l’hygiène de la prison. Malheureusement, le gouvernement les envoyait en prison plutôt qu’en hôpital psychiatrique. Il y en a beaucoup en prison. La plupart des criminels que la police iranienne réussit à arrêter sont de ce genre.

La plupart des prisonniers de droit commun respectaient les prisonniers politiques. Mais la dynamique du bâtiment est aussi importante. En 2006-2007, nous étions six et on nous a transféré au bâtiment appelé « maison du Coran ». Les prisonniers de ce bâtiment étaient différents. La plupart des détenus de ce bâtiment avaient accepté d’apprendre le Coran par cœur pour être obtenir une libération conditionnelle ou d’autres avantages en prison. Ils auraient fait n’importe quoi. Ils faisaient tout ce que les autorités de la prison leur demandaient de faire. A l’exception de la « maison du Coran », les relations entre les prisonniers politiques et les autres détenus étaient excellentes dans les autres bâtiments. Les autres détenus respectaient énormément les prisonniers politiques

Quand un prisonnier politique se rendait dans le bâtiment des criminels de droit commun de la prison de Redjaï Shahr, le prisonnier politique ne dormait jamais sur le sol. Les autres prisonniers lui offraient leurs lits en signe de respect.

De ma propre expérience, je dirais que le meilleur endroit pour purger sa peine est avec les condamnés à mort. Ils ont touché le fond et n’ont plus d’espoir de sortir. Ils n’attendent plus rien non plus des autorités. Ils savent qu’ils sont dans leur dernier domicile et cherchent à jouir au maximum du temps qu’il leur reste à vivre. Ils essaient de créer des règles qui rendent la vie plus douce à tous. En général, vivre avec ces prisonniers condamnés à mort est agréable.

La direction de la prison

Parlons de la direction de la prison de Redjaï Shahr que j’ai côtoyée pendant 10 ans. Je suis également un peu resté à Evine, alors, commençons par là. Le premier nom qui me vient à l’esprit est celui de Momeni. Je vois encore son nom aux informations, surtout parce qu’il est actif contre les prisonniers politiques. Momeni était le directeur de la prison d’Evine et l’est toujours. D’après ce que j’entends dire, il est toujours très dur avec les prisonniers politiques ; j’ai lu qu’il avait battu trois prisonniers politiques pour les forcer à porter l’uniforme de la prison avant de les envoyer au tribunal.

Je me souviens du nom de plusieurs officiels de la prison de Radjaï Shahr. L’un d’eux est Hassan Akharian ; son nom apparaît sur la dernière liste des sanctions européennes. Il était chef d’un bâtiment et battait sévèrement les prisonniers. C’est à cette époque que deux vidéos de prisonniers torturés à Redjaï Shahr sont sorties. Après leur publication, quand les plaintes ont été déposées, il a été promu et a été chargé du bureau de l’application des peines à la prison d’Evine.

Faradjnejad est un autre cadre de prison qui dirige maintenant le bureau du renseignement de la prison d’Evine. Il était chargé d’obtenir la soumission des prisonniers de droit commun et politiques. C’est le responsable des accusations les moins fondées contre les prisonniers. C’est uniquement à cause de lui que Monsieur Arjang Davoudi est maintenant à la prison d’Evine. Une fois, Monsieur Davoudi s’est plaint de Monsieur Faradjnejad. Faradjnejad s’est vengé en forgeant des accusations contre Monsieur Davoudi. Faradjnejad est l’une des personnalités les plus ignobles de la prison de Redjaï Shahr.

Mardani est le nouveau chef de la prison de Redjaï Shahr, on trouve facilement sa photo. C’est lui qui a interdit que l’on apporte des vêtements de l’extérieur de la prison. Les prisonniers ne le pouvaient plus. Il était aussi très strict sur l’emprisonnement à l’isolement. Il avait donné autorité à ses subordonnés pour agir envers les détenus comme il leur plaisait. Il a mis en place le programme d’austérité pour juguler le déficit budgétaire. La qualité de la nourriture s’est détériorée et le dispensaire ne prescrivait presque plus de médicaments. Je ne sais pas si le fait de ne pas obtenir de budget venait de son incompétence ou si c’était la faute du gouvernement. Il a mis beaucoup de pression sur les prisonniers à cause des coupes budgétaires.

La cantine de Redjaï Shahr

Parlons de la cantine de Redjaï Shahr. Beaucoup de choses n’étaient pas disponibles tout le temps. Il manquait toujours quelque chose. Les prix sont beaucoup plus élevés que sur le marché libre parce que c’est une entreprise privée. Si quelque chose coûte 8.000 tomans, c’est facturé 10.000 tomans. Les détenus sont prêts à payer le supplément mais les articles ne sont pas toujours disponibles. Quelquefois, ils n’ont pas de riz pendant six mois, d’autres fois, ils n’ont pas de thé, de sucre en morceaux ou de thon en boîte.

La cuisine de Redjaï Shahr

Une des choses que j’ai oublié de mentionner, c’est la cuisine de la prison. En 2004, on a installé le gaz dans la prison. On a construit des cuisines et mis plusieurs brûleurs dans chaque bâtiment. Cela a été très utile. Les détenus qui souffraient de malnutrition et devaient se contenter de la nourriture de la prison, pouvaient faire cuire un œuf ou se faire la cuisine. Ils utilisaient les gazinières pour recuire la nourriture de la prison. Ces cuisines ont été construites en 2004 et elles ont bien amélioré la situation de la prison. Heureusement, elles existent toujours.

Les visites à la prison de Redjaï Shahr

Les visites physiques et les visites conjugales ont cessé pour les prisonniers politiques. Lors d’une visite en « cabine », le détenu voit sa famille derrière des vitres et lui parle au moyen d’un téléphone. 

Lors d’une visite physique, le détenu s’assoit près de sa famille sans en être séparé par une vitre ou lui parler par téléphone.

Désormais, on a construit un mur dans la salle des visites et les détenus ne peuvent plus embrasser les membres de leurs familles. La famille des prisonniers politiques peut obtenir une visite physique sur autorisation du procureur. Mais les visites physiques mensuelles n’ont plus cours.

Il y a aussi la visite conjugale. Suivant la situation de la prison, les prisonniers mariés avaient auparavant droit à une visite conjugale tous les mois ou tous les deux mois. Le prisonnier restait avec son épouse pendant deux heures. Les prisonniers politiques en sont désormais privés. C’est un autre exemple de discrimination contre les prisonniers politiques.

La bibliothèque de la prison de Redjaï Shahr

La bibliothèque constitue un autre problème pour les prisonniers politiques. Il existe une petite bibliothèque à l’entrée de chaque bâtiment. Ces bibliothèques contiennent de 300 à 400 livres sélectionnés au hasard. Les détenus qui aiment lire pouvaient demander à la direction de la prison d’utiliser la bibliothèque principale. Mais depuis 2009, les prisonniers politiques n’ont plus le droit d’utiliser la bibliothèque principale.

La poursuite des études à la prison de Redjaï Shahr

On peut poursuivre ses études en prison. En 2003, une institution pédagogique nommée Hazrat-e Ebrahim a été installée près du cinéma. Je peux vous la montrer sur les images satellite. Cette institution allait du cours élémentaire aux études supérieures. Au-delà, il y avait l’université Payam-é-Nour. Cette institution tournait depuis 2003. Les examinateurs venaient de l’université Payam-é-Nour. Après 2008, les prisonniers politiques n’ont plus eu le droit d’utiliser l’institut Payam-é-Nour ; même ceux qui étaient déjà inscrits comme Missagh Yazdannejad ou Saïd Massouri n’ont pas pu terminer leurs études.

Mes souvenirs des prisonniers exécutés

L’un d’eux est Farzad Kamangar. On l’a emmené dans le bâtiment de la maison du Coran. A cette époque, j’y étais dans une pièce annexe avec cinq autres prisonniers politiques. A l’entrée de chaque salle qui comportait 40 cellules d’isolement, il y avait une pièce de 10 à 20 m2 appelée l’annexe du bâtiment. Elle comportait des toilettes et une douche. Nous y étions tous les six depuis une journée quand nous avons vu qu’on emmenait Farzad, Ali Haidarian et Farhad Vakili à la maison du Coran. Les détenus qui y étaient transférés devaient assister aux cours de Coran et aux groupes de prières. Farzad Kamangar, Farhad et Ali le refusaient. Devant leur refus, on les a transférés ailleurs trois jours plus tard.

Nous sommes devenus très amis et leur avons demandé de nous rejoindre dans notre pièce. Nous avons décidé de fermer la porte et de ne pas laisser la direction les emmener. Nous avions un banc qui ressemblait à un banc d’école. Nous l’avons placé derrière la porte. La direction est venue et nous a dit de la laisser les emmener tous les trois. Nous leur avons répondu que nous ne les laisserions pas partir et que nous voulions rencontrer le directeur de la prison. Nous avons fait grève pour le voir. A cette époque, il n’était pas là, peut-être parti en pèlerinage à la Mecque. Il n’est revenu que trois jours plus tard. Nous avons continué jusqu’à 11 heures du soir ou minuit. Le banc était derrière la porte et il y avait quelqu’un d’assis dessus jusqu’à 11 heures. A cette heure-là, nous avons pensé que la direction avait abandonné et nous sommes allés nous coucher.

J’allais m’endormir quand la porte a brusquement été enfoncée et que vingt soldats se sont rués dans la pièce. Mon lit était sur la troisième couchette et je n’ai pas eu le temps d’en descendre. J’ai vu qu’on emmenait Farzad, Ali Haidarian et Farhad Vakili, qu’on les menottait, qu’on leur entravait les pieds et qu’on attachait ensemble les menottes et les entraves. On les a ensuite emmenés et nous n’avons rien pu faire. Voilà le souvenir que je garde de Farzad Kamangar.

Je me souviens également de Mehdi Eslamian. J’en ai parlé plusieurs fois. Mehdi était un homme très simple. Son frère était impliqué dans une affaire de bombe à Shiraz. Son frère était membre d’une association royaliste et avait l’intention de poser une bombe dans un hosseinieh de Shiraz. Mehdi quant à lui était chauffeur de taxi et n’entendait rien à la politique. Il avait 22 ans et il gagnait sa vie. Quand le frère de Mehdi a appris qu’il était recherché, il est venu voir Mehdi pour lui demander de l’aide. Mehdi n’a fait que donner 200.000 tomans à son frère. Quand le frère de Mehdi a été arrêté, lui aussi a été arrêté. Lors de ses aveux, le frère de Mehdi a déclaré que Mehdi lui avait donné 200.000 tomans. On a arrêté Mehdi et on l’a exécuté pour les 200.000 tomans qu’il avait donnés à son frère.

Lors de son exécution, le procès en appel n’avait pas encore eu lieu. Khalil Bahramian était son avocat et on ne devait pas l’exécuter. Et même si la cour d’appel avait confirmé le verdict, il pouvait se tourner vers la cour suprême. Il y avait encore beaucoup de procédures de recours avant qu’il ne soit exécuté. Il a quand même été exécuté avec Farzad Kamangar, Farhad Vakili, Ali Haidarian et Shirine Alamhouli. C’était après le soulèvement de 2009 et ils cherchaient à intimider le peuple. Mehdi a été sacrifié. C’est la personne la plus innocente que j’ai jamais connue.

Je vais vous raconter comment on a emmené Mehdi Eslamian vers son exécution. J’ai parlé auparavant de Hassan Akharian. Il était chargé de notre bâtiment. Il battait les prisonniers et les traitait de façon inhumaine. A chaque fois qu’il battait quelqu’un, je faisais sortir l’information. Il a compris que c’était moi qui organisais les fuites. Un jour, il m’a appelé. Il voulait me proposer de l’argent pour que j’arrête. Il m’a dit : « Pourquoi fais-tu cela ? Je veux te nommer à la direction du dispensaire de la prison. »

Etre chargé du dispensaire impliquait des revenus élevés car on pouvait quitter le bâtiment. On demandait beaucoup de médicaments de body building, de téléphones portables et de métal dans la prison. Akharian savait que la direction du dispensaire était une place très convoitée pour laquelle les détenus se battaient. Il voulait me donner la place pour qu’en échange j’arrête de faire sortir les informations. Je lui ai dit que j’étais trop occupé pour prendre cette place et je lui ai suggéré de plutôt la donner à Mehdi. Mehdi venait d’une famille très pauvre. Akharian a accepté en croyant que j’arrêterais de faire sortir les informations. Il m’a dit qu’il parlerait à Mehdi. Je suis rentré dans le bâtiment. Pendant le déjeuner, j’ai dit à Mehdi qu’il serait nommé à la tête du dispensaire.

Puis, soudain, on a appelé Mehdi au haut-parleur. Il n’avait pas encore fini de déjeuner. Il a dit que, soit sa mère était venue lui rendre visite depuis Shiraz, ce qui n’était pas arrivé depuis des mois, soit on voulait lui parler du poste au dispensaire. Il a dit que de toute façon, il devait bien présenter. Il a mis ses plus beaux vêtements, il a même mis de l’eau de Cologne et s’est rendu auprès de la direction de la prison. J’ai mis son repas au réfrigérateur. Mais il n’est pas revenu. Nous avons commencé à nous inquiéter. J’ai appelé mes amis pour savoir ce qui se passait. Nous ne pouvions rien faire. J’ai appris son exécution le lendemain midi. Son repas était encore au réfrigérateur.

Je veux aussi vous parler d’un de mes amis qui a été exécuté. Quand on nous a arrêtés en 1999, on nous a emmenés au centre de détention Tohid. Ce bâtiment a été construit pendant la seconde guerre mondiale et c’était un centre de détention effrayant. Ce n’est peut-être que ce que j’ai ressenti puisque c’était la première fois que je me retrouvais en prison. J’ai été transféré à Evine deux mois plus tard. C’était le 1er septembre 1999. Comme je suis natif de 1978, j’ai été envoyé au bâtiment des mineurs, j’avais 20 ans. A l’époque on l’appelait le bâtiment 295 mais maintenant on l’appelle le bâtiment 350.

Dans ce bâtiment, j’avais un ami, Davoud Sanguini Zak. Il était accusé d’avoir tué un policier lors d’un vol à main armée. Davoud est le premier de mes amis à avoir été exécuté. Son exécution a vraiment eu un impact négatif sur moi. J’avais demandé à ma mère de suivre le dossier. Lors de notre dernière visite, ma mère et moi avons rencontré les sœurs de Davoud. Ma mère devait se rendre au nord de l’Iran avec ses sœurs le même jour. Elles voulaient parler à la famille de la victime pour lui demander d’épargner la vie de Davoud. Le jour même, on m’a transféré à la prison de Redjaï Shahr et on a emmené Davoud à la prison de Ghasr pour l’exécuter. Ils nous ont emmenés dans la même voiture. Nous nous sommes fait nos adieux à la porte de la prison de Ghasr.

L’exécution de Davoud a eu un impact négatif sur moi. Ma mère m’a dit plus tard que finalement, elles n’étaient pas allées rencontrer la famille de la victime. Elle m’a aussi dit qu’elles s’étaient rendues à la prison de Ghasr les deux jours suivants. Le premier jour, on l’a fouetté. Je crois qu’il avait été condamné à 160 coups de fouet. Il y a deux sortes de coups de fouet en Iran : Ta’ziri et Hadd. La dernière, basée sur la Sharia est plus dure. Je crois qu’il a reçu 80 coups de fouet à chaque fois, soit 160 au total. Ma mère m’a dit qu’on l’avait fouetté si fort que la personne qui a fait sa toilette mortuaire en a pleuré. C’est ce qui est arrivé à mon premier ami à être exécuté. Peut-être a-t-il été plus heureux que moi. Il est allé à la prison de Ghasr et a été exécuté et je suis allé à la prison de Redjaï Shahr… Je ne sais pas.

La mort de ma mère

Pendant le deuxième semestre de 2003, ma mère n’a plus été à même de me rendre visite. Elle souffrait d’un cancer du sein et était hospitalisée. Je n’ai découvert son cancer que parce qu’elle a cessé de me rendre visite. Ma sœur l’a remplacée pour les visites. J’ai demandé une liberté provisoire pour aller la voir mais elle m’a été refusée. Ma peine avait été réduite de 8 à 4 ans et tirait à sa fin. Ma mère est décédée exactement 42 jours avant ma libération mais je n’ai pas eu la permission d’assister à ses obsèques. J’ai été libéré après le jour qui marquait le 40ème jour de son décès.

Le prix du refus du silence

J’ai tendance à rire de tous les problèmes qui m’arrivent. J’essaie de considérer positivement tout ce que j’ai enduré pendant ces 11 ans. Je sens qui si j’avais agi autrement, je ne serais pas différent de ceux qui coopèrent avec ce régime ou qui restent silencieux face à ses crimes. Je suis heureux de ne pas être resté silencieux, même si j’ai dû en payer le prix.

Source : http://www.iranhrdc.org/english/publications/witness-testimony/1000000222-witness-testimony-behrouz-javid-tehrani.html#.UO8BhG-7WHO