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samedi 3 juillet 2010

Le Mouvement est devenu clandestin – Dernière partie de l’interview d’Ahmad Batébi

Par Maryam NY



Maryam: Tout le monde fondait de grands espoirs sur le 11 février (22 bahman). Cependant, les grandes manifestations ne se sont pas matérialisées. Les forces de sécurité ont réprimé tous azimuts. Pourquoi n’a-t-on pas pu manifester comme pour l’Ashoura (27 décembre) ou lors de la journée de l’étudiant (7 décembre) ?



Batebi: Comme je l’ai mentionné, plus le temps passe et plus le régime s’immunise et apprend à opprimer et réprimer la population. Et pourtant il y a eu quelques manifestations.



L’un des points marquants consécutifs aux élections, c’est que le ministère du renseignement, principal organe de sécurité, n’a pas réussi à contrôler la population par ses méthodes et opérations traditionnelles. C’est l’IRGC qui a pratiquement pris le contrôle des opérations sécuritaires et a également pris le renseignement sous sa coupe. L’IRGC agit de façon beaucoup plus impitoyable – ils frappent et tuent.



Nous avons vu les événements qui ont suivi le 27 décembre. L’un des problèmes de l’IRGC était qu’ils avaient fait confiance aux chiffres et aux statistiques fournis par le ministère du renseignement concernant le nombre de personnes qui allaient ou devaient se rassembler sur les principales places. Ils avaient reparti les tâches et leurs forces suivant ces chiffres quelque peu erronés. De plus, la population avait changé de stratégie Ceux qui la dirigeait depuis l’étranger avaient prévu de déjouer toutes les prévisions et le régime n’arriva pas a contrôler le peuple. En conséquence, l’IRGC a agi plus professionnellement la fois suivante. Ils ont déployé davantage de forces et ont gardé le contrôle le 11 février.



Le Mouvement Vert n’a pas de radio, de télé ou de journaux et ne peut pas diffuser les nouvelles et l’information comme le fait la république islamique. La différence entre le 27 décembre et le 11 février, c’est qu’à l’Ashoura (27 décembre) il y avait des cérémonies religieuses partout, les gens pouvaient donc se trouver n’ importe où en ville. La population assistait à ces cérémonies le mouvement pouvait donc être partout à la fois. Mais le 11 février, les itinéraires avaient été choisis à l’avance. Si le mouvement voulait se montrer, il devait suivre ces itinéraires. Les rues avaient été fermées depuis la veille.



Un de mes amis en Iran m’a dit qu’il était accompagné d’un de ses amis possédant une carte de membre de la bassidj. Ils ont voulu se rendre au rassemblement. Il m’a raconté : « Nous voyions des groupes de Bassidj venant de Qom, Mashhad, etc… et ils ne nous laissaient pas passer. L’organisation était tellement stricte qu’aucun étranger à l’organisation ne pouvait passer. Plus nous approchions de la place Azadi, plus le processus de sécurité se resserrait et ils nous ont empêché d’arriver jusqu’à la place. Nous leur avons dit que nous étions bassidjs. Ils nous ont demandé le mot de passe. » Ce qui prouve qu’ils avaient un mot de passe pour empêcher quiconque sauf eux de rentrer sur la place.



La question était, pourquoi le Mouvement Vert n’a pas réussi ? Les autres s’étaient organisés à l’avance. Ils avaient formé des équipes pour empêcher tous ceux qui n’en faisaient pas partie de rejoindre le rassemblement et ils avaient bloqué toutes les rues. Quand le pouvoir est aussi puissance, voilà le résultat. Auparavant, la population assistait aux manifestations 20 à 30 jours bien déterminés et c’était un succès. Mais ce jour là elle n’a pas pu à cause d’un régime bien organisé. Ce n’était pas du à la faiblesse du mouvement mais parce que nous n’avions pas les mêmes moyens à notre disposition que le régime.



Maryam: Après le 11 février, beaucoup de sympathisants du mouvement du peuple iranien en occident se sont écartés. Je ne veux pas dire que nous assistons à un déclin mais la situation se calme. Pourquoi est-ce arrivé ?Est-ce à cause du 11 février ?



Batebi: La perception que le monde extérieur a du mouvement est très différente de celle de l’intérieur de l’Iran. Le monde occidental ou les médias pensent que mouvement veut dire manifestations, s’il y en a plus, le mouvement n’existe plus. Nous savons pourtant que la culture du peuple iranien est différente de celle de l’étranger. Ecrire des slogans en vert et distribuer des K7 et des vidéos montrent que le mouvement est bien vivant. Le mouvement apprend à survivre sans risquer des morts et des arrestations. Le mouvement est en train de se transformer.



Quand un mouvement entre en clandestinité, pendant un court laps de temps, les militants ralentissent le rythme et ça dans tous les mouvements sociaux dans le monde entier. Ce n’est pas de la léthargie mais plutôt une période de transformation. Nous sommes dans cette phase actuellement. Quand il y aura des manifestations en juin, il y aura moins d’arrestations, de personnes tuées, ce qui permettra au peuple d’apprendre. Il est naturel que le gouvernement apprenne à réprimer le peuple et que le peuple apprenne comment résister.



Maryam: Vous voulez dire que le mouvement entre dans la clandestinité ?



Batebi: Oui et il faut qu’il le fasse. Lors de la révolution de 1979 également le mouvement est devenu clandestin. C’est pourquoi il a gagné.



Maryam: On dit que les médias occidentaux ne se concentrent pas assez sur les droits humains et trop sur le nucléaire ?



Batebi: Eh bien, c’est vrai, mais nous ne pouvons pas demander au monde d’être ce que nous voudrions qu’il soit. Le monde dit, c’est ma langue et ce sont les problèmes qui m’intéressent. Nous ne pouvons pas dire pourquoi vous intéresser à ce sujet ? Il faut voir ce qu’ils veulent diffuser. Il nous faut le publier et le présenter aux médias comme un package bien formaté.



Le nucléaire inquiète le monde. Il inquiète les gouvernements et cette inquiétude est reflétée dans les médias depuis le sommet. Le nucléaire iranien est important pour la communauté internationale car il met en danger la sécurité du monde. Les gouvernements y sont attentifs et transmettent leur inquiétude aux médias. Les droits humains sont transmis aux médias depuis la base et les médias à leur tour peuvent les transmettre aux gouvernements. Il faut tenir les médias informés de tous les cas de violations des droits de l’homme. Il faut leur envoyer des films, des rapports, des traductions et des articles. Alors les médias les publieront et les diffuseront ; en conséquence, les gouvernements y prêteront attention.








jeudi 24 juin 2010

Ahmad Batébi - Tout le monde fait des erreurs, nous y compris - 2ème partie

Interview par MARYAM NY



Maryam NY: Je pense que vous serez d’accord : à l’extérieur de l’Iran il doit y avoir davantage d’unité pour soutenir le mouvement populaire. Comment être unis davantage ?


Ahmad Batebi: Nous, Iraniens, pensons que nous sommes les bons et les autres les mauvais. Par exemple, si on dit à quelqu’un de participer à une manifestation, il ou elle répond : « Non, je ne viens pas parce qu’il y aura des monarchistes. »Vous demandez : « Et alors, qui a-t-il de mal à çà ? » Il ou elle répond : « Les monarchistes ont volé l’agent du pays puis ont quitté l’Iran » Vous dîtes alors : « Allons à une autre manifestation » On vous répond : « Non parce qu’il y aura des Modjaheddines (Organisation de Modjaheddines du Peuple) » Vous demandez, « Pourquoi est-ce mal ? » On vous répond « Ils sont partis en Irak au milieu de la guerre Iran-Irak et ont trahi le peuple iranien. ». Alors vous demandez aux monarchistes, aux Modjaheddines et aux communistes de participer à une manifestation. Ils répondent qu’ils ne viendront pas parce qu’il y aura des partisans de Moussavi. Vous demandez : « Et c’est un problème ? » On vous répond : « Moussavi était premier ministre à l’époque des massacres de 1988. » Ce qui montre que nous sommes prompts à juger. « Ca c’est bien » et « Ca c’est mal » Nous pensons avoir raison et être les bons alors que les autres ont tort et sont les mauvais. Le juge qui occupe notre esprit n’est pas un bon juge, mais plutôt une sorte de Saïd Mortazavi* qui ne permet pas à l’adversaire de se défendre. On fait des erreurs. Tout le monde se trompe. Voulez-vous empêcher quelqu’un de se joindre au mouvement à jamais ? La première étape est de dire que nous sommes mauvais et les autres bons. Il faut donc tuer le juge Mortazavi qui occupe notre esprit et admettre que nous faisons des erreurs comme les autres.


Maryam: A votre avis, Moussavi devrait-il expliquer le rôle qu’il a joué dans les massacres de 1988 ?


Batébi: Non, pas maintenant. Je ne suis pas un « moussaviste ». Je crois que les gens doivent voter parce que j’ai foi en la participation active. Je dis que si tout le monde vote, alors chacun a le droit de revendiquer. Le mouvement a gagné en solidité à cause de la participation massive. Quand ils demandaient « où est mon vote ? », il n’y aurait pas eu tant d’ « actionnaires » demandant leur part s’il y avait eu boycott. Je n’ai pas voté pour Moussavi et je ne l’aimais pas beaucoup car je le pensais un peu conservateur et il veut toujours que l’Iran retourne à ses origines [1980]. Cependant, au fil du temps, j’ai compris que je me trompais beaucoup au sujet de Moussavi. Il est vrai que mon mode de pensée est différent du sien. Je suis laïc et nous ne partageons pas beaucoup de points de vue en ce domaine ; cependant, je lui porte beaucoup de respect parce qu’il s’est élevé en protestant pour les droits du peuple. Si nous voulons éliminer le Mortazavi qui squatte notre esprit et le juger de façon réaliste, alors l faut reconnaître qu’à l’époque où il était premier ministre, les trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire étaient séparés en Iran. Mettons-nous à sa place, en 1988, en plein milieu de la guerre et des conflits et alors que Khomeiny était encore en vie et doté d’un tel charisme, que fallait-il faire ? Aurait-il fallu tuer Khomeiny ? S’opposer à la justice ? L’ambiance et l’atmosphère ne permettaient pas à Moussavi de faire quoi que ce soit. Néanmoins, Moussavi devra un jour expliquer les problèmes de l’époque, qui était responsable et le rôle qu’il a joué. S’il a commis une erreur, il devra s’en excuser devant le peuple, s’il n’en a pas commise, il devra l’expliquer. Il doit le faire, mais le faire maintenant serait de l’auto flagellation. Quand le mouvement sera vainqueur, nous aurons tout le temps nécessaire pour lui demander de s’occuper du problème.


Maryam: J’ai suggéré que Moussavi reconnaisse les massacres pour davantage d’union au sein du peuple.


Batébi: Une telle reconnaissance n’est importante que pour réunir les gens hors d’Iran, pas pour ceux de l’intérieur. Pour le peuple iranien, il suffit que Moussavi ait eu le courage de s’élever contre le pouvoir. Nous qui vivons en dehors du pays ne pouvons pas décider pour le peuple iranien. Cette demande émane de la diaspora. Je crois aussi qu’il faut qu’il s’explique mais nous avons des problèmes plus importants à régler pour l’instant. Le peuple iranien veut que le mouvement continue d’exister. Il vaut mieux que Moussavi fasse montre de courage et tienne ses positions comme Karroubi. Nous aurons tout le temps plus tard pour ces discussions.


Notes des traducteurs :
* A l’été 1988, à la fin de la guerre, Khomeiny a ordonné que tous les prisonniers politiques refusant de se repentir soient exécutés. Des milliers de prisonniers politiques, dont certains avaient fini de purger leur peine mais étaient encore illégalement détenus, furent alors brutalisés et exécutés en masse après de courts interrogatoires. Ils furent enterrés dans des tombes anonymes à Khavaran à l‘est de Téhéran. Aucune information n’est disponible sur ceux qui ont ete exécutés en province.


** Saïd Mortazavi fut juge spécialisé dans les medias, procureur de Téhéran et vice procureur d’Iran. Il est responsable de la fermeture de publications et de journaux critiques ou dissidents et de l’emprisonnement de journalistes. Il est le principal suspect de deux dossiers importants : la mort de la journaliste Irano Canadienne Zahra Kazémi et du dossier du centre de détention de Kahrizak où des manifestants ont été battus, torturés, affamés, humiliés, violés et assassinés. Il est célèbre pour un langage inapproprié et des méthodes injustes, intimidantes et brutales. Il n’a jamais été mis en accusation. En décembre dernier, Ahmadinedjad l’a nommé responsable du bureau luttant contre la contrebande de biens et de devises étrangères.






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