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dimanche 26 janvier 2014

Lettre de Hossein Ronaghi expliquant comment le bloggeur Sattar Beheshti est mort en detentions

Au juge Izadi, président de la 1057ème chambre du tribunal de Keyfari

Sujet : Accord pour témoigner dans le dossier se rapportant au meurtre de feu Sattar Beheshti

Monsieur le juge,

Alors que je suis incarcéré, j’ai appris par la presse que l’accusation de meurtre avec préméditation avait été abandonnée dans le dossier du décès du bloggeur Sattar Beheshti. C’est pourquoi, n’ayant pas eu la possibilité d’assister au procès à cause de mon incarcération, je pense qu’il me faut, pour la première fois, témoigner de ce que j’ai vu et de ce que m’a dit la victime alors qu’il était incarcéré au bloc 350 d’Evine peu de temps avant son meurtre. Je le fait avec l’espoir de pouvoir être utile à la manifestation de la vérité. Je déclare donc par la présente être prêt à témoigner devant la cour pour éclairer la justice sur les évènements qui ont eu lieu.

Je n’ai jamais été favorable à la peine de mort et j’ai toujours eu foi dans la réforme et l’application de la loi pour éviter les violations des droits humains par un procès juste.

Monsieur le Juge,

C’est mon devoir moral d’être humain d’aider à la restauration de la justice en éclairant quelques aspects ignorés de ce qui a conduit à la constitution de ce dossier.

J’ai rencontré Sattar Beheshti peu après son transfert au bloc 350 de la prison d’Evine le 31 octobre 2012. Après une courte conversation, j’ai remarqué son état physique très détérioré ; son état physique résultait des interrogatoires des 30 et 31 octobre.

Dans la nuit du 31 octobre, alors que Sattar était au bloc 350, j’ai vu de mes yeux les traces physiques laissées par les tortures qu’on lui avait infligées :
  • Œdème et blessures aux poignets qui indiquaient qu’il avait été pendu au plafond.
  • Gros œdème et meurtrissures au front (sur le côté gauche)
  • Hémorragie de l’œil gauche
  • Nombreuses meurtrissures profondes sur la poitrine, le flanc et l’abdomen causées par des coups de pied et de poing donnés par celui qui l’avait interrogé
  • Douleur aux pieds et boitement quand il essayait de marcher
  • Douleur intense aux testicules
  • Vertige et nausées

Feu Sattar Beheshti m’a fait part de détails choquant sur la conduite de celui qui l’avait interrogé. Mêle si j’avais déjà entendu des relations de torture sévères infligées dans les centres de détention des forces de sécurité, j’ai été surpris : les prétendues activités de Sattar n’auraient pas dû lui valoir ce niveau de brutalité et de violence. Sattar Beheshti m’a dit que pendant qu’il était suspendu au plafond, on le battait méchamment ; il avait peur que ce passage à tabac ne se répète. Sattar m’a dit : « J’étais menotté et quand on m’a laissé tomber par terre, celui qui m’interrogeait m’a mis son pied sur la tête en maudissant ma mère et ma sœur. Une autre fois, on m’a attaché les bras et les jambes à une chaise et on me donnait sans arrêt des coups de pied et des coups de poing. » Sattar m’a dit que celui qui l’interrogeait lui a dit de but en blanc : « Je vais te tuer, tu ne partiras pas d’ici vivant, ta mère ne pourra même pas récupérer ton corps. La seule façon de sortir d’ici vivant, c’est de coopérer et me disant et en écrivant ce que je te dis de faire. »

Sattar Beheshti m’a dit que ses blessures sur le cou venaient de coups de poing, de chocs électriques et de câbles, qu’après avoir reçu des coup à l’estomac et aux testicules, il avait remarqué du sang dans ses urines et qu’il avait des douleurs insoutenables aux testicules. Il m’a dit qu’on l’avait forcé à se déshabiller et qu’on l’avait menacé de violences sexuelles.

Monsieur le juge,

Après que le meurtre de Sattar Beheshti au centre de détention du FATA ait été connu, les autorités impliquées ont répété à plusieurs reprises que l’accusé était en détention à cause du contenu de son blog. Vous serez peut-être intéressé de savoir que d’après Sattar, que ceux qui l’interrogeaient brutalement et illégalement ne voulaient pas lui extorquer des aveux sur le contenu de son blog ou de son compte Facebook. Sattar m’a dit qu’on le torturer pour obtenir son nom et son mot de passe sur Facebook et autres détails du même genre. Il est donc clair qu’on se concentrait lors de son interrogatoire non pas sur ce que Sattar avait écrit sur son blog ou son compte Facebook mais plutôt sur l’accès illégal à ses informations personnelles, ce qui les a poussé à lui infliger deux séances d’interrogatoire sévère et qui a causé sa mort.

Monsieur le juge,

Vous savez que Sattar Beheshti n’est resté en garde à vue que quatre jours, dont un au bloc 350 d’Evine sans être interrogé. C’est à vous désormais de juger : quand une personne est tellement sauvagement torturé en moins de 36 heures, menacé de mort, ce qui en soi constitue un crime, quand on lui dit froidement qu’on a l’intention de le tuer, ce que l’on fera de son cadavre, est-il pensable de parler d’absence de préméditation dans ce meurtre ? Est-ce qu’un « tueur type » n’utilise pas ce niveau de violence, de maltraitance physique et de torture psychologique ? Celui qui l’interroge, qui utilise l’excuse de tenter d’extorquer des aveux et qui est parfaitement conscient de la sévérité de ses coups et de leur impact sur l’accusé, qui abuse de sa position et a recours à des tortures sauvages par tous les moyens à sa disposition et qui ensuite prétend n’avoir pas eu de mauvaises intentions, n’avoir pas commis de meurtre volontairement, a-t-il le droit de se prévaloir de n’avoir pas commis un crime qui n’est que le résultat de ses actes ?

Je répète que je suis prêt à témoigner devant un tribunal de ce que j’ai dit et je demande respectueusement à la justice de s’occuper et de suivre ce dossier.

Je vous prie de croire, Monsieur le juge, à l’expression de mes salutations respectueuses.

Seyed Hossein Ronaghi-Maleki

Source : kaleme http://www.kaleme.com/1392/09/21/klm-167991/

dimanche 3 juin 2012

Lettre ouverte de Mohammad-Sedigh Kaboudvand


Au nom de Dieu,

Vous savez sûrement que ma dixième demande urgente de libération provisoire a, une fois de plus, été refusée par le procureur général et les fonctionnaires du renseignement ; je l’avais faite pour prendre soin de mon cher enfant gravement affecté par une maladie du sang incurable qui lutte et se bat pour sa vie, hospitalisé depuis cinq mois. Et bien sûr je n’ai reçu aucune nouvelle de mon fils.

Le procureur et l’appareil sécuritaire continuent à me refuser toute libération provisoire à cause de leur haine, animosité et méchanceté à mon encontre en tant que militant des droits humains. 

Et pourtant, j’ai purgé la moitié de ma peine de prison injuste et illégale et mon fils a une maladie incurable et est dans une situation d’extrême urgence.

Leur refus de m’accorder une liberté provisoire est une animosité à l’encontre de mon fils et une méchanceté envers les militants des droits humains.

C’est pourquoi, pour protester contre la conduite illégale et inhumaines de ces fonctionnaires de la justice et de la sécurité, j’ai encore une fois commencé une grève de la faim le mardi 28 mai 2012 à 23 heures.

J’annonce à toute personne dotée d’une conscience que le procureur de Téhéran sera personnellement responsable de toute conséquence funeste pour ce prisonnier politique et pour mon enfant malade.

Mohammad Sedigh Kaboudvand le 27 mai 2012
Prison d’Evine - Téhéran

Source : http://www.kaleme.com/1391/03/13/klm-102432/

dimanche 22 mai 2011

Lettre de Nasrine Sotoudeh à son fils Nima

19 mai 2011: Nasrine Sotoudeh, avocate et défenseur des droits humains incarcérée à la prison d’Evine depuis 9 mois, a écrit une lettre à son fils de 3 ans Nima, une lettre écrite sur des mouchoirs en papier puisqu’elle n’a pas de papier.



Bonjour mon très cher Nima,

Il est si difficile de t’écrire une lettre mon cher Nima. Comment te dire où je suis alors que tu es tellement innocent et trop jeune pour appréhender la vraie signification de mots comme prison, arrestation, verdict, jugement, injustice, censure, oppression et leurs antonymes libération, liberté, justice, égalité, etc…

Comment être sûre que j’emploie bien des mots que tu puisses comprendre aujourd’hui et non pas dans le futur ? Comment expliquer qu’il ne dépend pas de moi de rentrer à la maison, que je ne suis pas libre d’accourir vers toi, quand je sais que tu as dis à ton père de me demander de finir mon travail pour pouvoir rentrer à la maison ? Comment t’expliquer qu’aucun « travail » ne pourra jamais me tenir si éloigné de toi ? Comment te dire qu’en fait, aucun « travail » n’a le droit de me garder loin de toi pendant si longtemps ; qu’aucun « travail » n’a le droit d’ignorer de façon si flagrante les droits de mes enfants ? Comment t’expliquer que ces 6 derniers mois, on ne m’a pas accordé le droit de te voir ne serait-ce qu’une heure ?

Que devrais-je te dire mon fils? La semaine dernière tu m’as demandé : « Maman, tu rentres à la maison avec nous aujourd’hui ? » et j’ai été contrainte de te répondre au vu et su des agents de sécurité : « Mon travail va encore durer un peu, alors, je rentrerai à la maison plus tard. » Tu as alors hoché la tête comme pour dire que tu comprenais, tu as pris ma main et tu y a déposé un doux baiser enfantin de tes petites lèvres.

Mon cher Nima, ces six derniers mois, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer par deux fois: la première, quand mon père est mort et que l’on m’a interdit le deuil et d’assister à ses funérailles, la deuxième, le jour ou tu m’as demandé de renter à la maison et où je n’ai pas pu t’y accompagner. Je suis rentrée dans ma cellule et j’ai sangloté sans pouvoir me retenir.

Nima, mon chéri, dans les dossiers de garde d’enfants, les tribunaux ont, à de nombreuses reprises, voté sur les droits de visite : un enfant de trois ans ne peut être laissé en compagnie de son père 24 heures d’affilée. Cette jurisprudence a été établie car les tribunaux croient que les jeunes enfants ne devraient pas être éloignes de leur mère pendant 24 heures et qu’une telle séparation entrainerait des dommages psychologiques pour l’enfant.

Cette même justice peut cependant ignorer les droits d’un enfant de 3 ans sous le prétexte que sa mère chercherait à agir contre la sécurité nationale du pays.

Il va sans dire que cela me peine de devoir t’expliquer que je ne cherchais en aucune façon à agir contre « leur » sécurité nationale et qu’en tant qu’avocate, mon seul but a toujours été de défendre mes clients dans le cadre de la loi. Je ne souhaite pas non plus te prouver, par exemple, que le contenu des interviews que j’ai données ont été publiés et qu’en conséquence de mes critiques des verdicts, inhérentes à mon rôle d’avocate, on m’a maintenant jugée passible de 11 années d’incarcération.

Premièrement, je voudrais que tu saches, mon Nima bien-aimé, que je ne suis certes pas la première personne à recevoir une condamnation tellement injuste et, bien que cela soit hautement improbable et utopique de ma part, j’espère quand même être la dernière.

Deuxièmement, je suis très contente et cela au moins m’apaise d’être détenue au même endroit que beaucoup de mes clients que je n’ai pas pu défendre efficacement et qui maintenant sont incarcérés en raison d’un processus judiciaire illégal.

Troisièmement, je voudrais que tu saches qu’en tant que femme, je suis fière de la lourde peine à mon encontre, j’ai eu l’honneur de défendre beaucoup de militants des droits civiques et de personnes qui protestaient contre les résultats des élections. En tant qu’avocate, je suis au moins contente d’avoir été condamnée plus lourdement qu’eux.

Les efforts tenaces des femmes ont à la fin prouvé que peu importe qu’on les soutiennent ou pas, on ne peut plus les ignorer.

Je ne sais trop comment te demander cela mon Nima bien-aimé. Comment te demander de prier pour le juge, de prier pour celui qui m’a interrogé ou pour le système judiciaire ? Prie, mon fils, pour que la justice et la paix envahissent leurs cœurs, pour qu’un jour, nous aussi, puissions vivre en paix comme tant d’autres pays du monde.

Mon chéri, dans de tels dossiers, la victoire finale ne dépend pas d’une défense efficace car, en la matière, mes avocats ont fait tout ce qui étaient en leur pouvoir pour me défendre. Ce qui est plutôt en jeu, c’est l’oppression d’humains innocents, piétinés et écrasés sous des idéaux tellement bizarres. Il va sans dire que, dans le jeu de la vie, les innocents finissent toujours par gagner ; c’est pourquoi je te demande, mon cher Nima, avec toute l’innocence de ton enfance, de prier pour la libération, non seulement des prisonniers politiques mais aussi de tous les prisonniers innocents.

Dans l’espoir de jours meilleurs,

Maman Nasrine,
Mars 2011


mercredi 23 mars 2011

Interview de la mère de Madjid Tavakoli par Jaras – 17 Mars 2010


Madame Tavakoli quand avez-vous eu des nouvelle de votre fils pour la dernière fois ? 

Je n’ai aucune nouvelle de mon fils depuis janvier dernier. Il n’a même pas eu le droit d’appeler. Son père et moi sommes malades. Le voyage vers la prison de Radjaï Shahr est long et nous ne pouvons pas aller le voir. Nous n’avons aucune nouvelle de son état physique et psychologique depuis septembre, quand son frère lui a rendu visite.

Les autorités savent-elles que vous et votre mari êtes malades ?

Oui, elles savent que nous sommes malades et incapables d’effectuer un voyage de dix-sept heures.

Les autorités vous ont-elles expliqué la raison de l’interdiction des conversations téléphoniques ou du refus de permission ?

Mi-janvier, on nous a expliqué que Madjid n’avait plus accès au téléphone. J’en suis très affligée. J’ai contacté la prison plusieurs fois mais on m’a dit que les téléphones étaient débranchés et que personne ne répondait. Je les ai suppliés plusieurs fois et je leur ai expliqué que notre état physique ne nous permettait pas de voyager. Je leur ai demandé qu’au moins je puisse entendre la voix de mon fils, ne serait-ce que quelques minutes. Mais on a refusé de répondre à une mère inquiète et au cœur lourd. Que dire ? Je suis une mère et je me languis de voir mon fils.

Avez-vous bon espoir d’avoir votre fils à vos côtés pour le nouvel an persan (Norouz) ?


Nous espérons mieux qu’une permission pour notre fils. Nous attendons sa libération totale. Mais s’il n’est pas libéré, qu’on lui donne au moins une permission pour passer Norouz en famille.

En tant que mère privée de la vue de son fils et du son de sa voix depuis des mois, que diriez-vous aux autorités judiciaires ?

Pour des parents malades privés de la vue de leur fils depuis 16 mois, demander qu’on lui accorde un permission n’est pas trop. Nous ne sommes pas seuls dans cette demande. Toutes les familles des prisonniers politiques aimeraient voir ceux qu’ils aiment en famille pour Norouz. J’espère qu’ils seront tous libérés pour mettre fin à cette situation difficile. J’espère qu’ils libèrent nos cœurs de cette tristesse. Si l’un des responsables entend ma voix, comme le père de Madjid et moi sommes malades, je lui demande d’au moins lui permettre et nous rendre visite à la maison. C’est un droit pour les prisonniers politiques et leurs familles. Je voudrais pouvoir expliquer la souffrance de mon cœur pour que l’on comprenne ce que nous traversons. Je pleure jour et nuit. Madjid me manque terriblement. Norouz approche. Tout le monde est heureux et satisfait. Mais d’un autre côté, notre maison est pleine de tristesse, de nostalgie et de souci. L’année dernière non plus, Madjid ‘était pas avec nous. Nous ne nous sommes pas occupés de préparer les Haft Sin ni de fêter le nouvel an. Je me contentais de fixer la photo de Madjid et de pleurer. Je suis restée près du téléphone dans l’espoir d’entendre la voix de Madjid mais le téléphone n’a pas sonné et je n’ai pas eu l’occasion d’entendre la voix de mon fils. Vous ne pouvez pas imager combien il est difficile d’attendre, surtout pour une mère dont les yeux sont fixés sur la porte et dont les oreilles attendent la sonnerie du téléphone. Les jours et les nuits s’écoulent et nous continuons d’attendre. Je demande à quiconque entend mes paroles de faire un acte de compassion et de permettre à Madjid de rendre visite à ses père et mère malades. Je demande à Dieu d’accorder le bonheur aux familles des prisonniers politiques ainsi qu’à ceux qu’ils aiment et qui sont détenus.

Nous vous remercions de nous avoir accordé la possibilité de vous parler et espérons le jour où tous les détenus que nous aimons seront libres.

Source: Jaras http://www.rahesabz.net/story/34069/

mardi 22 mars 2011

La marche en terrain miné - Hoshang Asadi – 19 mars 2011


Conférence annuelle de la société internationale pour les droits humains – Bonn 

Mesdames et Messieurs,

Il n’est pas difficile d’être écrivain en république islamique d’Iran. Cela s’apparente simplement à la marche dans un champ de mines ; en un sens, il est beaucoup plus facile de marcher sur une mine et d’en mourir.

Cela peut vous sembler exagéré ; alors je vous présenterai deux épisodes extraits de mon livre, relatant mon expérience personnelle d’écrivain, pour vous expliquer la situation.

« J’étais jeune et amoureux de la liberté. J’aimais mon pays et la littérature. Je rêvais de changer le monde. Je croyais qu’un jour, l’amour dirigerait la vie. J’ai pris part à la révolution de 1979, rêvant du triomphe de la liberté, du pain pour tous et du despotisme relégué au musée.
Mais je me suis soudain retrouvé en enfer. Pendant trois mois, le seul contact physique, je l’ai eu avec celui qui m’interrogeaus. Son idéologie de haine provenait de ses croyances religieuses ; ses instruments étaient le fouet et les menottes. 

J’avais les yeux bandés, j’étais sans défense comme une biche prise au piège par son « frère ». En république islamique d’Iran, « frère » est le titre commun à tous les croyants. Et tous ceux qui m’interrogeaient étaient des « frères » qui n’avaient que des pseudonymes. Ma vie était entre leurs mains, surtout entre celles de celui que tous appelaient « frère Hamid ». Je ne pouvais rien faire ou obtenir sans sa permission, y compris manger, dormir, me réveiller, etc… Je ne pouvais même pas aller aux toilettes sans sa permission. Il se considérait comme ayant tous les droits, défendait le régime « sacré » et me considérait comme un traître, un espion immoral. C’était l’image de Dieu tandis que j’étais Satan. Je devais « avouer » tout ce à quoi il pouvait penser. Ce que j’ai fait. Chaque fois que je perdais conscience sous la torture, pendant les nuits et les jours où j’étais suspendu au plafond, un bras tourné dans le dos. Je n’avais pas le droit de dormir, j’ai même été obligé de manger mes excréments. Et finalement, j’ai « avoué ».

Le jeune écrivain s’était métamorphosé en la personne la plus haïssable. Il me fallait marcher et aboyer comme un chien. »

Celui qui a écrit ces paragraphes et maintenant devant vous et vous parle. Ces phrases venaient de mon livre « Lettres à mes Tortionnaires ». Dans cette situation, j’ai fait trois tentatives de suicide. Mais ils m’ont sauvé à chaque fois pour me soumettre à davantage de torture.

D’après les aveux qu’ils m’ont extorqués sous la torture, j’étais à la fois un espion pour le MI6 et l’Union Soviétique. Pendant mon procès qui a duré six minutes, le juge, un religieux, m’a traité de salaud et a requis mon exécution. Alors, j’ai été condamné à 15 ans de prison.

A l’été 1988, j’ai eu droit à un second procès, qui cette fois n’a duré qu’une minute, par un tribunal mis en place sur ordre de l’ayatollah Khomeiny et qui a prononcé des peines de mort pour des milliers de prisonniers. Ceux qui y siégeaient détiennent aujourd’hui les positions clés dans l’appareil judiciaire ou politique de la république islamique 

Durant ces procès, les juges ne posaient que trois questions simples :
  • Persistez-vous dans vos croyances du passé ?
  • Acceptez-vous la république islamique ?
  • Priez-vous et obéissez-vous à l’ayatollah Khomeiny ?

J’ai menti pour continuer à vivre. Ce n’est pas simple. J’ai survécu et fini par rentrer à la maison au bout de six ans de prison. Ensuite, je suis resté sous surveillance pendant des années. Je devais rapporter le plus infime détail de ma vie aux autorités lors d’interrogatoires hebdomadaires au début, puis mensuels. Puis, un jour, ils nous ont dit, à mon épouse et à moi :
  •  Vous êtes des étrangers ici ; soit vous partez, soit on s’occupe de vous.

Le voyou a prononcé ces mots en brandissant le poing dans notre direction. Voilà maintenant sept ans que je suis parti. Malheureusement, la situation en Iran est bien plus mauvaise et terrifiante que lorsque j’y vivais. Aujourd’hui, les dirigeants de cette république de voyous ne parlent que torture, prison et mort.

Mesdames et Messieurs,

Malgré tout cela, je me dois de vous dire que la marche en terrain miné pour les écrivains est beaucoup plus ancienne que la république islamique. Si l’on isole le dernier siècle de la longue histoire iranienne qui coïncide avec l’avènement de la modernité dans le pays, nous voyons beaucoup d’artistes qui ont passé leurs vies entre prison et torture avant de mourir.

Bozorg Alavi, l’un des premiers romanciers iraniens, a vécu presque la moitié de sa vie en exil, ici, en Allemagne avant de mourir. De l’autre côté de la frontière, Mohammad Ali Djamalzadeh, le premier à avoir écrit des nouvelles, a subi le même sort. Paris, où je vis actuellement, est le lieu de sépulture de Sadegh Hedayat, le plus grand écrivain iranien du vingtième siècle. Il s’y est suicidé à cause de ce qui se passait dans sa patrie. Sa tombe est proche de celle de Gholam Hossein Saedi, l’un des trois plus grands dramaturges iranien.

Tous ces écrivains majeurs, et certains moins importants comme moi, ont été les victimes du despotisme. Ce que ces écrivains ont du affronter en Iran, encore plus que les problèmes émanant du gouvernement, prennent racine dans le despotisme et la dictature qui envahit le pays comme un cancer en phase terminale. De mon point de vue, la racine de cette tumeur cancéreuse réside dans l’interprétation de la religion présentée par les religieux chiites. C’est ce point de vue qui a empêché la première révolution pour la liberté en Iran, au début du vingtième siècle d’être un succès. Puis, un siècle plus tard, on a volé la révolution du peuple iranien et on a établi la république islamique.

Tandis que je vous parle aujourd’hui, la part moderne de la société iranienne se bat âprement contre le despotisme religieux. Malheureusement, nous sommes cruellement seuls dans cette lutte. Le monde libre, dont Bonn est l’une des grandes villes, n’a toujours pas compris l’importance de la bataille pour la liberté en Iran. Il n’a toujours pas compris que les talibans chiites sont beaucoup plus dangereux pour le monde entier que le fascisme ou le stalinisme. En tant qu’écrivain iranien, je ne peux cacher la profondeur de mon chagrin quand des sociétés comme Siemens-Nokia fournissent à la république islamique les outils pour opprimer la liberté en Iran.

Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de votre patience à mon endroit. J’espère que les rassemblements de ce type aideront à faire comprendre que le problème clé en Iran, ce sont les droits humains et pas le nucléaire. L’Iran ne produira plus d’armes nucléaires quand les écrivains ne seront plus forcés de traverser des champs de mines.

Source: http://www.roozonline.com/english/opinion/opinion-article/archive/2011/march/19/article/walking-through-a-minefield.html

samedi 5 février 2011

Profil de prisonniers - Hengameh Shahidi


Hengameh Shahidi, journaliste, bloggeuse, membre du parti national de la confiance et consultante de son secrétaire général Mehdi Karroubi, est née le 14 mai 1975 à Mashhad. Elle est correspondante pour les affaires internationales et la politique ; elle a un diplôme de journalisme et un autre de communications. Elle passait son doctorat en communication en Grande Bretagne mais a été interdite d’études en raison de sa détention.

Elle a été candidate pour Téhéran et sa banlieue du parti « Reconstruire l’Iran » [Kargozaran Sazandeghi Iran] de la 2ème session du conseil islamique pour les élections législatives. Elle était aussi consultante du Parti National de la Jeunesse pendant les deux dernières années de présidence de Seyyed Mohammad Khatami. Elle a obtenu le premier prix lors du 11ème festival de la presse pour ses reportages pendant les guerres en Irak et en Afghanistan.

Détention

Hengameh Shahidi a été arrêtée une première fois et transférée à l’isolement au bloc 209 d’Evine le 30 juin 2009 lors de la grande vague d’arrestations qui a frappé les militants politiques et les journalistes après les 10èmes élections présidentielles d’Iran. Pendant son incarcération, Elle a été soumise à d’énormes pressions psychologiques et physiques pour qu’elle fasse de faux aveux. Au bout de quatre mois de prison, elle a été libérée le 1er novembre 2009 sous une caution de $90,000. En dépit de sa libération, Hengameh Shahidi était toujours harcelée par les agents du ministère du renseignement. Ils exigeaient qu’elle prépare de faux aveux télévisés mais elle a refusé d’obéir. La cour d’appel n’avait pas encore statué sur son cas qu’elle était de nouveau arrêtée et transférée à Evine le 25 février 2010.

Accusations et Verdict

A sa libération de prison, le juge Pir Abassi de la 26ème chambre du tribunal révolutionnaire a condamné Hengameh Shahidi à un an d’emprisonnement sous l’inculpation de « propagande contre le régime » suivant les articles 499, 500, 609, 610, 611 et 47 du code pénal islamique, à 5 ans d’emprisonnement sous l’inculpation de « collusion et agissements contre la sécurité nationale du pays » et à 95 jours d’emprisonnement pour « insultes contre le président ».

Le 27 février 2010, l’avocat de Hengameh Shahidi a annoncé qu’en raison du verdict moins lourd pour insultes contre le président, son verdict avait été réduit à 6 ans, 3 mois et un jour d’emprisonnement et une amende de 50 dollars devant être réglée en liquide. Il faut mentionner que Hengameh Shahidi a été arrêtée deux jours avant l’énoncé du verdict alors qu’elle était convoquée à la 54ème chambre de la cour d’appel.

Suivi

Hengameh Shahidi a pu rencontrer sa famille pour la première fois dans une cabine le 25 mars 2010. Elle souffre de problèmes cardiaques rendant son incarcération encore plus pénible. Le 25 mars, ses avocats ont envoyé une requête officielle de libération provisoire à la justice. Le 25 avril, la mère de Hengameh Shahidi a annoncé son transfert à l’infirmerie d’Evine. En dépit de son état de santé, elle est retournée à la section générale le 26 avril. Lors d’une visite de sa famille le 28 mai 2010, elle a demandé à sa famille de s’adresser à la cour suprême suivant l’article 18 de la constitution, en raison de la nature illégale de son arrestation, des techniques employées lors des interrogatoires et du verdict injuste de 6 ans de prison.

Le 29 mai 2010, Hengameh Shahidi qui était, comme beaucoup d’autres prisonnières politiques, détenue dans un bloc réservé aux criminelles dangereuses, a été attaquée par une droguée. Il faut mentionner qu’en dépit de ses problèmes cardiaques, de sa mauvaise condition physique et de son besoin urgent de chirurgie, les autorités de la prison refusent toujours qu’elle soit soignée.

En juillet 2009, les autorités de la prison ont privé Hengameh Shahidi de conversations téléphoniques avec sa famille pendant deux mois. Comme beaucoup d’autres prisonniers, bien qu’elle ait eu besoin d’être soignée, elle n’a jamais obtenu de libération provisoire. Le 10 septembre 2010, le procureur de Téhéran a annoncé qu’elle pourrait bénéficier d’une libération provisoire contre une caution de 60.000USD. Grâce aux efforts de ses avocats et de sa famille, le montant de la caution a fini par être réduit. Le 28 octobre 2010, Hengameh Shahidi a pu quitter la prison pour raisons médicales après plus de 9 mois derrière les barreaux. Sa libération provisoire s’est achevée le 18 novembre 2010 et à son retour à Evine, elle a été transférée au bloc « méthadone ». Le 7 décembre 2010, elle a de nouveau été transférée à la section générale.

Le 23 décembre 2010, Shahidi a envoyé une lettre pour se plaindre des dirigeants de la république islamique au secrétaire général des Nations Unies par l’intermédiaire de ses avocats. Elle y disait : « Bien que la constitution de la république islamique stipulent que les accusés politiques ont droit à un procès public avec un jury, les autorités de la république islamique ont transformé toutes les procédures judiciaires en procès mis en scène à huis clos et sans jury. Ces procès sont dirigés par des agents de sécurité qui dépendent directement du guide suprême, ce qui est contraire aux lois de notre nation, et ils condamnent les accusés à des peines longues et injustes. »

Source : http://www.rahana.org/prisoners-en/?p=1406

dimanche 23 janvier 2011

Profil de prisonniers - Ebrahim Firouzi


Ebrahim Firouzi est un Chrétien vivant dans le canton de Robat Karim dans la province de Téhéran. Avant d’être arrêté, il a été contacté à deux reprises au ministère du renseignement pour interrogatoire.

Arrestation

Le 8 janvier 2011, quatre agents en civil ont envahi la residence de Firouzi sise à Shahrak-e- Keykavar dans le canton de Robat Karim et l’ont arrêté après lui avoir confisquer beaucoup d’effets personnels comme ses livres religieux et son téléphone portable. On est sans nouvelles de lui à ce jour.
Source: http://www.rahana.org/prisoners-en/?p=1479

lundi 17 janvier 2011

Réza Khandan, mari de l’avocate et militante des droits humains Nasrine Sotoudeh libéré de prison

Lundi 17 janvier 2011 – Réza Khandan.avait été arrêté après sa convocation au bureau du procureur ; il a été inculpé d’  « encouragement à l’opinion publique et publication de mensonges » et sa caution a été fixée à 50.000 USD. Réza Khandan a également rapporté que la caution présentée par Guiti Sotoudeh, la sœur de Nasrine, avait été refusée par le juge ; la famille Khandan a donc été forcée de présenter un autre garant pour la caution. Réza Khandan a finalement été relâché cet après-midi contre une caution présentée par un autre garant. Il faut souligner que Réza Khandan a été convoqué au bureau du procureur de la prison d’Evine après l’annonce du verdict de son épouse.

Nasrine Sotoudeh, avocate et militante des droits humains reste à l’isolement à la prison d’Evine malgré les pressions internationales et ses nombreuses grèves de la faim pour protester contre l’illégalité des accusations à son encontre. Nasrine Sotoudeh a été arrêtée le 4 septembre. Elle a été condamnée à 11 ans de prison et à une interdiction de pratiquer le droit et de quitter le pays de 20 ans.

Source: http://www.feministschool.com/spip.php?article6652

samedi 8 janvier 2011

Lettre de l'épouse de Djafar Kazémi au secrétaire général de l'ONU

RAHANA – Djafar Kazémi a été arrêté le 18 septembre 2009 et condamné à mort. L’épouse de Kazémi a écrit une lettre au secrétaire général des Nations Unies publiée par HRDAI pour décrire le calvaire de la famille depuis l’arrestation de son mari.

Voici la traduction de la lettre de Roudabeh Akbari :

Je m’appelle Roudabeh Akbari. Je suis femme au foyer, épouse du prisonnier politique Djafar Kazémi et mère de deux enfants.
Mon mari a été arrêté le 18 septembre 2009 à 06h00 du matin rue Haft-Hoz à Téhéran. Nous n’avons pas eu de nouvelles de lui depuis deux semaines. Il a été torturé pendant trois jours puis mis à l’isolement pendant 74 jours dans des conditions très difficiles.
Mon mari a été accusé de soutenir et de faire de la propagande pour l’organisation des Modjahedines Khalq (OMPI) ainsi que d’avoir rendu visite à notre fils au camp Ashraf (camp de l’OMPI en Irak°.
En prison, après avoir été torturé et avoir passé trois mois à l’isolement, on le pressa de faire des aveux télévisés. Face à sa résistance, on l’a torturé de nouveau, on lui a brisé trois dents sous les coups. Actuellement, mon mari est dans un état physique et psychologique inquiétant.
A la fin du procès en première instance pendant laquelle le juge Moghiseh l’a condamné à mort, l’avocat de mon mari a objecté oralement au verdict qu’il a qualifié d’excessif et illégal pour une accusation de propagande contre l’état. Le juge a fait remarqué qu’il subissait des pression à cette époque des ses supérieurs hiérarchiques pour énoncer de tels verdicts.
D’après l’avocat de mon mari, durant le second procès, la cour n’a même pas jeté un œil sur la déclaration de la défense, un document de trois pages répondant à l’accusation de propagande contre l’état par des argument ; en un verdict de deux lignes, elle confirmait le verdict de la première instance. Le juge Zargar présidait la cour d’appel.
Celui qui l’interrogeait a dit à mon mari : « Il nous faut en sacrifier quelques uns pour sauver le régime et vous en faites partie. » On a de nouveau demandé à mon mari de donner une interview sur les évènements de l’Ashoura (27 décembre 2009) mais il a refusé ayant été arrêté trois mois auparavant. On l’a menacé, s’il refusait l’interview, de torturer sa femme et ses enfants devant ses yeux.
On l’a menacé de réduire son épouse en miettes devant ses yeux ; il a, malgré tout continué de refuser de faire des aveux. On lui a dit, en représailles que sa peine de mort était un verdict définitif  On a alors dit à mon mari que sa condamnation à mort était sans appel et qu’elle serait exécutée. Après 74 jours à l’isolement au bloc 209, il a été détenu dans un endroit appelé la suite, avant d’être transféré une semaine plus tard au bloc 350.
Pendant trois semaines, malgré nos nombreuses tentatives et celles de mon plus jeune enfant, on nous a refusé toute visite.
Quelle loi, quel pays, quelle morale proclame-t-il que rendre visite à son enfant est un crime ? Si la république islamique considère la visite à nos enfants comme un crime passible de la peine de mort, alors mon mari est bien coupable.
En raison de la situation critique des prisonniers politiques et l’absence totale de volonté de réviser les verdicts inhumains et illégaux contre des prisonniers innocents, je demande un sursis immédiat à exécuter pour tous les condamnés à mort.
Ce que j’ai décrit ci-dessus ne s’applique pas qu’à mon mari et à notre famille. Toutes les familles de prisonniers politiques sont dans la même situation psychologique atroce. Toutes les familles de prisonniers politiques demandent une action immédiate des Nations Unies et du Haut Commissaire du UNHCR.

Sincères salutations,

Roudabeh Akbari, épouse du prisonnier politique Djafar Kazémi
Mai 2010

Source: http://persian2english.com/?p=10796

dimanche 12 décembre 2010

INTERVIEW DU MARI DE L’AVOCATE DES DROITS HUMAINS EMPRISONNEE par Joanne Michele


Joanne Michele, Correspondante pour l’Iran de Safe World, interviewe Réza Khandan, époux de l’avocate iranienne emprisonnée Nasrine Sotoudeh

INTERVIEW
L’interview qui suit a eu lieu entre le 15 et le 26 novembre. Dans cette période, Nasrine a comparu deux fois.



Comment vous et votre famille faites-vous face ? Quels ont été les changements la vie quotidienne de votre famille…Vos enfants comprennent-ils la situation ?
REZA KHANDAN:
A cause de leur différence d’âge, je dois m’adresser à chacun d’eux différemment, suivant leur maturité. Je pensais que Nima ne supporterait pas la situation plus de deux jours, mais avec l’aide de ma mère et de mes amis, nous avons essayé de créer un climat normal, comme avant, quand leur mère était à la maison. Nima, trois ans, ne comprend pas du tout la situation. Il a commencé par penser que sa mère travaillait beaucoup et ne pouvait pas rentrer à la maison. Mais il a fini par comprendre que l’absence de sa mère n’était pas liée à son travail et il a commencé à se poser des questions sur la situation. Mehrawareh a 11 ans. Elle est très mûre pour son âge et a tenté de remplacer sa mère auprès de Nima. Elle est très occupée ce qui l’empêche de trop s’inquiéter. Elle est devenue plus calme et sérieuse. Je suis vraiment inquiet et préoccupé mais j’essaie de me contrôler. Le soutien de la famille, des amis et des gens en général détruit en grande partie le sentiment de solitude et d’impuissance. Le plus gros de nos inquiétudes n’est pas pour le présent mais pour le futur, pour la façon dont l’emprisonnement continuera après tout ce temps.

Quelles sont les conditions de détention de Nasrine, comment est-elle traitée ?
Physiquement, elle est très faible à cause de sa grève de la faim et on a du mal à croire qu’il s’agit bien de celle qu’elle était auparavant. Depuis son arrestation, elle est complètement seule et à l’isolement. La tension d’être loin de la famille, surtout des jeunes enfants, fait souffrir quiconque dans sa situation. Nasrine a été soumise à à peu près toutes les formes de torture psychologique. Elle a dit qu’elle n’oublierait jamais la douleur ressentie de ne pas pouvoir assister aux funérailles de son père. Elle est affectée par-dessus tout par les mensonges perpétuels et les promesses non tenues qu’on lui fait.

Quels droits ont-ils été octroyés à Nasrine et quels droits lui ont été refusés ?
Le premier droit qu’on lui a refusé, c’est la liberté car elle n’est qu’accusée et son crime n’a pas été prouvée. Elle devrait être libre lors de son procès et jusqu’au verdict. Nous n’en savons pas beaucoup sur sa situation. Elle n’a eu accès au dossier que pendant les audiences ; à part ça, nous en savons très peu sur son dossier ou sur les preuves qui peuvent l’étayer. Elle a rencontré nos enfants une seule fois. En 75 jours, elle n’a eu droit qu’à une seule visite officielle ; en 75 jours, elle n’a vu ses enfants qu’une fois. Je ne l’ai vue qu’une fois, au tribunal, en présence des employés, des autorités et des avocats. Elle n’a pu contacter sa famille et ses avocats que de façon exceptionnelle, une fois, ça n’a duré que trois secondes. Physiquement, elle est si faible que vous ne pourriez pas la reconnaître. Emotionnellement, elle va mieux, mais ses enfants lui manquent.

Qu’est-ce qui réconforte Nasrine en prison, si tant est que quelque chose le puisse ?
Nous ne le savons pas. Nous savons seulement qu’elle n’a pas de contact avec les autres détenues et qu’elle est continuellement à l’isolement.

Combien de fois avez-vous pu la voir ? Et votre famille ?
La première fois, ils lui ont permis de voir sa sœur. La deuxième fois, ils m’ont demandé de venir lui rendre visite avec les enfants ; une fois sur place, ils n’ont plus voulu que j’y aille et je ne pouvais pas laisser les enfants seuls avec les gardiens de prison. Ils sont revenus de la prison en larmes. La troisième fois, les enfants sont allés en visite avec la sœur de Nasrine et ma mère ; c’était la première fois qu’ils la voyaient dans cette situation et ils sont tous revenus de la prison en larmes. Nous ne pouvons pas la contacter par téléphone ; les appels doivent venir de la prison et c’est très rare.

Qu’est-ce qui vous inquiète dans le procès de Nasrine et le verdict qui s’ensuivra ?
Nous craignons qu’elle ne soit condamnée à une longue peine de prison même si elle devrait être respectée et récompensée car elle est non seulement innocente mais source de fierté !
Avant le procès, durant 70 jours, les avocats n’ont pu la rencontrer qu’une fois et n’ont pas eu accès à son dossier.

Quelle a été votre première pensée quand vous l’avez vue aujourd’hui [le 15 novembre après la première audience]…a-t-elle beaucoup changé ?
Elle était extrêmement faible et fragile. Elle ressemble à ce qu’elle était étant jeune, alors j’essaye de la convaincre d’arrêter sa grève de la faim. Je lui ai tenu la main, elle était si petite elle semblait ne pas avoir de poids. Les 75 jours d’isolement ont pris leur tribut, elle était très heureuse à l’idée de me voir et s’est montrée très émotive, mais pas durant l’audience. Je n’ai pas pu la voir durant l’audience mais ses avocats m’ont dit qu’elle y était très sérieuse et déterminée, comme d’habitude.

Quel soutien avez-vous reçu de la communauté internationale ?
La seule aide dont nous ayons eu connaissance consiste en plusieurs déclarations de soutien à Nasrine. S’il y a eu autre chose, nous l’ignorons. Nous espérons que les institutions internationales de défense des droits humains montrent leur présence puissante et soutiennent Nasrine parce qu’elle est elle-même un avocat de la défense. Son procès, c’est le procès de la loi. Si un gouvernement quelconque peut se permettre de bloquer le pouvoir d’un avocat des droits humains, il a les mains libres pour traiter toute critique ou tout opposant comme il le désire. Malheureusement, la communauté internationale a permis au gouvernement de franchir cette limite. Toute défense internationale est la bienvenue et aidera à sa libération, surtout si elle est apolitique et durable dans le temps. Son message c’est que la loi soit appliquée justement et que toutes les lois discriminatoires soient réformées.

Que voulez-vous que le monde sache de Nasrine ?
Le monde doit savoir que tout ce qu’elle a fait pour mériter ce châtiment, c’est de soutenir son client. Même sous la menace d’être arrêtée, elle a continué à soutenir ses clients avec bravoure et détermination. Maintenant, c’est au monde de la soutenir. Maintenant, c’est au monde de la soutenir. Nasrine a plusieurs visages. Quand elle est avec les enfants, elle quitte son monde professionnel pour être une vraie mère, en temps que professionnelle, elle donne une nouvelle dimension au professionnalisme. C’est aussi une épouse merveilleuse. A chaque fois que nous réussissons à la contacter, en personne ou par téléphone, elle nous manque encore plus.


mardi 30 novembre 2010

Réza Khandan à propos de la seconde audience de son épouse Nasrine Sotoudeh : « Un acquittement est hautement improbable »

Dimanche 28 novembre 2010 – Réza Khandan, l’époux de Nasrine Sotoudeh, a informé la Campagne Internationale pour les Droits Humains en Iran, qu’à son avis, et en raison du peu d’attention que le juge Pir-Abbassi a prêté aux preuves versées au dossier par son épouse et ses avocats durant la seconde audience qui a duré plus de 5 heures, il était hautement improbable qu’elle soit acquittée.

Déclaration de Réza Khandan rapportée par la Campagne Internationale pour les Droits Humains en Iran : « Les audiences n’ont pas été très prometteuse. Chaque partie est restée sur ses positions. C’était presque comme si le juge et le procureur vivaient dans un monde différent de celui de Madame Sotoudeh et de ses avocats. Les deux parties ont parlé mais n’ont pas tenté de comprendre le point de vue de la partie opposée. L’atmosphère était très peu coopérative et si l’on prend en compte tout ce que mon épouse a du traverser jusqu’à présent, je n’ai pas beaucoup d’espoir qu’elle obtienne un acquittement. Actuellement, mon seul espoir est qu’on lui accorde la liberté sous caution pour qu’elle puisse rentrer à la mais et récupérer physiquement en attendant le verdict. »

La seconde audience de Nasrine Sotoudeh, avocate et militante des droits humains, a eu lieu le dimanche 28 novembre 2010 à la 26ème chambre du tribunal révolutionnaire présidé par le juge Pir-Abassi et en présence des quatre avocats de Nasrine Sotoudeh. Réza Khandan, époux de Nasrine Sotoudeh, des représentants du Barreau iranien et du syndicat national des avocats étaient également présent à l’audience qui a duré 5 heures. Pir-Abassi, le juge qui s’occupe du dossier, doit rendre son verdict et décider si Nasrine Sotoudeh doit rester en détention la semaine dernière.

Réza Khandan a décrit l’état physique de Nasrine Sotoudeh comme bien meilleur que la semaine dernière quand elle était en grève de la faim : « Les avocats de Nasrin ont tout tenté pour obtenir la liberté sous caution, mais malheureusement, rien n’a été décidé aujourd’hui. Ils ont aussi demandé que Nasrine soit sortie de sa cellule à l’isolement, mais le juge n’a pas été convaincu par les arguments qu’ils ont présentés et Nasrine est donc retournée à l’isolement après l’audience. »

« Les accusations étaient plus ou moins les mêmes que celles présentées à la première audience. Ils y ont ajouté l’adhésion au Centre des Avocats pour la Défense lors des interrogatoires. Ses avocats ont objecté aujourd’hui que d’après la loi, cette adhésion n’était pas un crime et que Nasrine n’en avait jamais été membre. En général, le dossier de Nasrine est très complet cette fois-ci et inclut toutes ses interviews et ses commentaires à la presse ainsi que des interviews avec des enfants et des femmes. »

« Ils m’ont permis d’entrer dans la salle 45 minutes après le début de l’audience. Quand je suis entré, Nasrine était en train de prononcer ses derniers mots. Elle se plaignait de la façon dont elle a été traitée en prison et expliquait que le plus dur lors de son incarcération était l’isolement. Nasrine a aussi demandé que des sanctions disciplinaires soient prises à l’encontre d’un des fonctionnaires qui l’avait insultée. Nasrine s’était également plainte lors de l’incident, mais il n’y a aucune trace écrite de sa plainte dans son dossier. Nous ne savons pas comment procéder sur le sujet. »

Khandan a déclaré qu’en dépit de la plaidoirie très complète de Mohammad Ali Soltani, un des quatre avocats de Nasrine Sotoudeh, ils ne croyaient pas à la probabilité de son acquittement. « Vu la façon dont son dossier a été traité depuis le début, je doute qu’elle soit acquittée. Mon seul espoir actuellement c’est qu’on la libère sous caution pour qu’elle puisse rentrer à la maison et se remettre physiquement en attendant le verdict. »

Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits humains, a été arrêtée début septembre et mise à l’isolement. Elle était soit en grève de la faim ou de la soif pendant la plus grande partie de son incarcération.


lundi 22 novembre 2010

Justice pour l’Iran, tout de suite ! - Shadi Sadr

Tout d’abord, je voudrais remercier Katharin et George Alexander d’avoir créé le prix du droit pour reconnaitre les mérites des avocats des droits humains dans le monde entier, eux qui ne reçoivent habituellement ni appréciation ni reconnaissance mais oppression et répression. Je suis très honorée que le comité du prix du droit Katharin et George Alexander m’ait trouvée digne de ce prix et je suis reconnaissante d’être parmi vous ce soir. Je remercie spécialement la Professeur Cynthia Mertins de tout ce qu’elle a fait ; sans elle je ne serais pas présente à cette cérémonie, en train de vous parler ce soir. Avant de commencer mon discours, Je voudrais dédier l’honneur du prix Katharin et George Alexander de cette année à deux militantes qui ont sacrifié leurs vies pour la liberté et la démocratie : Nasrine Sotoudeh, une avocate des droits humains de premier plan et Nazanine Khosravani, une journaliste courageuse, militante des droits civiques. Elles sont maintenant toutes les deux derrière les barreaux, subissent des pressions énormes, privées de leurs droits fondamentaux. Je voudrais vous demander une minute de silence pour leur souhaiter liberté et paix.

Je vais être honnête ; le choix du sujet de mon discours de ce soir a été à la fois facile et difficile. Facile, car je savais que je parlerais à un public bien informé des violations des droits humains en Iran. Difficile parce que je ne savais pas ce qui vous viendrait à l’esprit quand je dirais : « violations des droits humains en Iran ». Serait-ce l’écrasement violent des manifestants après les élections de 2009 ou bien la torture et les et les violations du droit des prisonniers ? Vous rappelleriez-vous des exécutions par lapidation ou bien des discriminations légales appliquées contre les femmes ? Et qu’en serait-il des détails ? Combien de noms vous viendraient à l’esprit ? Combien de visages gravés dans votre mémoire ? Combien de victimes ? Combien de contrevenants aux droits humains ? Vous souvenez-vous de certains noms ou n’avez- vous qu’une image générale, quelque part dans le monde, oui, ça existe sur une carte, c’est quelquefois difficile à trouver, les droits humains sont violés en général et nous nous opposons à la violation des droits humains en général.

En fait, de quoi parle-t-on lorsque l’on parle de violations des droits humains en Iran ?...On parle d’une longue liste d’exemples de violations des droits humains en Iran, systématiques et généralisés, dont le nombre ne fait que croître dans tous les domaines, des droits des femmes aux droits des minorités ethniques, des droits des enfants aux droits de minorités religieuses, de la liberté d’expression et d’association aux droits des homosexuels. Je ne souhaite de toute façon, pas aujourd’hui parler de cette longue liste générale. Je voudrais plutôt vous expliquer ce que les violations des droits humains en Iran signifient pour moi. Aujourd’hui, je voudrais faire émerger ces détails qui ne viennent pas spontanément à l’esprit, des noms, des visages, des gens.

Quand j’ai commencé à travailler avec des femmes condamnées à la lapidation, j’étais très bien informée des lois qui leur étaient applicables de par mes qualifications d’avocate. De par mes qualifications de journaliste, j’avais lu beaucoup d’articles dans les journaux sur elles, des informations sur une femme condamnée pour une liaison extraconjugale ou sur une autre qui avait tué l’homme qui tentait de la violer et ainsi de suite. Même comme ça, ces lois n’étaient qu’un amalgame de mots bruts dans les livres de droit et ces femmes se réduisaient à quelques phrases dans un journal du matin. Quand j’ai rencontré ces femmes en prison, que j’ai accepté de les représenter en tant qu’avocate, quand j’ai lu leurs dossiers épais, que je leur ai serré la main, que je les ai embrassé, quand j’ai vu la peur de la mort leur emplir les yeux et leurs enfants verser les larmes amères des séparations, je leur ai donné de l’espoir, les ai rendues optimistes ; et pourtant, mon propre cœur était las et je désespérais de pouvoir faire vraiment quelque chose pour elles. Ces femmes sont sorties des dossiers légaux et des journaux pour entrer dans ma vie. Leurs noms et leurs visages font partie intégrante de mes rêves récurrents.

C’est ainsi et par la « Campagne pour Arrêter la Lapidation pour Toujours » que mes collègues et moi avons pu sauver ces femmes des archives poussiéreuses de leurs dossiers et des journaux et raconter leurs histoires. Elles sont devenues des noms et ont retrouvé leurs visages. Elles ont attiré l’attention en tant qu’êtres humains et non plus en tant que simples statistiques dans les discours sur les droits humains. C’est certainement la principale raison qui leur a permis d’échapper à l’exécution et à la lapidation et qui a poussé la communauté internationale à exercer tant de pression sur le gouvernement iranien qu’il a dû amender son code pénal, bien que ces amendements n’aient pas encore acquis force de loi. Publier des histoires vraies, donner des noms et des identités à chaque partie de ce qui n’était auparavant qu’une masse informe de victimes de la lapidation, a vraiment rendu à la société sa soif d’obtenir justice pour ces noms. Nos histoires sur la vie de ces femmes, les discriminations légales dont elles ont souffert, leur pauvreté et leur illettrisme ont non seulement souligné leur passé mais aussi leur futur et celui de toutes ces femmes sans nom et sans visage qui leur ressemblaient. Nous avons donné à ces femmes un nom et un visage, après quoi beaucoup d’entre elles ont pu être libérées. Ce n’était peut-être pas une vraie justice après tant d’années passées en prison, luttant contre le cauchemar de la lapidation jour et nuit, mais nous avons réussi à ralentir le processus de mise en place de la lapidation pour les femmes.

Avec ce que j’ai appris de cette expérience, je me penche actuellement sur les exemples de torture sexuelle dans les prisons iraniennes durant ces 30 dernières années. Beaucoup d’amis me demandent « Les femmes iraniennes ont actuellement des tonnes de problèmes vitaux et essentiels, pourquoi dépenser ton temps et ton énergie sur un sujet dont tout le monde, y compris les membres de la famille des victimes, tentent tant d’oublier ? » C’est vrai, pourquoi dépenser tant de temps et d’énergie pour faire des recherches sur le passé alors qu’actuellement les violations des droits humains ont lieu en Iran, de façon systématique généralisée ?

J’ai été arrêtée en juin 2009 alors que je me rendais à une manifestation post-électorale. Pendant mon premier interrogatoire en prison, les yeux bandés, face au mur, celui qui m’interrogeait sur des sujets politiques et mes activités pour le mouvement des droits des femmes m’a soudain posé une question très personnelle sur mes relations matrimoniales. Je lui ai demandé ce que cette question avait à voir avec mon dossier. Il m’a fermement répété la question, exigeant une réponse. La douleur qu’il m’a infligée, lui l’autorité suprême, en pénétrant dans l’intimité de ma vie à moi, une prisonnière dénuée de tout pouvoir, était pour moi une expérience nouvelle. Après l’interrogatoire, j’ai passé des heures dans ma cellule d’isolement à penser à cette question. Je pensais que si le fait qu’il ait pénétré dans ma vie privée par le biais d’une question me causait tant de douleur, alors qu’en était-il de la douleur subie par ces prisonniers soumis à la torture sexuelle et au viol pendant toutes ces années ? Néanmoins, mon expérience personnelle ne suffit pas à justifier mon intérêt actuel pour la torture sexuelle en prison. Pour le justifier, je dois remonter le temps, repartir du début, quand les islamistes ont pris le pouvoir en Iran, au début de la république islamique d’Iran.

Il y a peu de documents disponibles sur la torture sexuelle et le harcèlement en prison pendant la première décennie qui a suivi la prise de pouvoir des islamistes en Iran. A ce jour, personne ne connaît exactement le nombre de prisonniers exécutés uniquement pour leurs idées politiques entre 1981 et 1988. Il n’existe pas de statistiques exactes sur les massacres en prison en 1988. J’ai promis de ne pas parler aujourd’hui de statistiques et de nombres mais de spécificités, de personnes et de visages. Je veux parler de trois cas qui posent des questions dérangeantes.

Le premier nom, le premier visage est celui de Niloufar Tashayyod, lycéenne de 15 ans. Elle a été arrêtée au lycée pour avoir participé à une manifestation anti-gouvernementale et y avoir distribué des tracts d’une organisation de gauche dont elle était sympathisante. Elle a été condamnée à mort. L’organisation dont elle était sympathisante condamnait la lutte armée et soutenait la lutte politique. Elle a été jugée sans avocat lors d’un procès qui a duré moins de 5 minutes et a été exécutée dans les 3 mois qui ont suivi son procès, sans pouvoir voir sa famille une dernière fois. Des années plus tard, une de ses codétenues a écrit : « J’étais allongée près de Niloufar ; elle m’a pris la main et m’a dit : « J’ai peur de mourir. » Je l’ai regardée sans savoir que dire. Mon cœur tremblait. Comme elle, je n’avais aucune expérience sur le sujet. J’ai pris sa tête dans mes mains et je lui ai dit tout doucement pour ne pas réveiller nos codétenues : « Chère Niloufar, qui a dit que tu allais mourir ? » Elle m’a serré très fort dans ses bras comme une enfant abandonnée et m’a dit : « Ils ne me laisseront pas sortir d’ici. » Puis elle a commencé à pleurer doucement. » Elle a été fusillée par un peloton d’exécution en septembre 1981.

Les membres des familles des jeunes filles vierges exécutées dans les années 80 pour leurs activités politiques ont attesté devant des enquêteurs internationaux que les jeunes filles étaient violées avant leur exécution. Ils pensent que, suite à la croyance religieuse disant qu’une vierge exécutée allait au paradis, les autorités de la république islamique d’Iran mariaient puis violaient les jeunes filles dans la nuit précédant leur exécution pour empêcher leurs opposantes d’aller au paradis. Pour moi qui fais des recherches sur le sujet plus de 30 ans plus tard, le viol violent de jeunes prisonnières vierges avant leur exécution n’est pas qu’une affirmation qui aurait perdu de son impact à cause d’un usage excessif. Aujourd’hui, ma question précise est : Niloufar Tashayyod, à peine 15 ans quand elle a été exécutée, a-t-elle été violée avant que d’être exécutée ?

Le deuxième nom, le deuxième visage est celui de Zahra Kazémi, reporter photo arrêtée le 23 juin 2003 alors qu’elle photographiait un rassemblement de membres des familles des prisonniers politiques devant la prison d’Evine à Téhéran. Son corps sans vie a été rendu à sa famille 18 jours plus tard. Les autorités gouvernementales ont annoncé que sa mort était due à « un objet contondant ayant heurté sa tête ». La seule personne incriminée dans ce dossier a été acquittée plus tard. Néanmoins, le médecin du ministère iranien de la défense, qui travaillait dans un hôpital militaire où elle avait été transférée, a quitté l’Iran en 2004 et a demandé asile au Canada. Il prétend qu’après avoir examiné le corps de Zahra Kazémi 4 jours après son arrestation, il a relevé des traces de bastonnade sévère, de torture et de viol. Elle a ensuite souffert d’une hémorragie cérébrale due à l’impact d’un objet alors qu’elle tentait de résister et est morte à l’hôpital. Aujourd’hui ma question précise est, par qui et comment Zahra Kazémi a-t-elle été torturée sexuellement et violée ?

Le troisième et dernier nom, le troisième et dernier visage dont je souhaite parler aujourd’hui est celui de Taraneh Moussavi. Comme les deux autres, elle pose aussi une question obsédante dont l’existence même est niée par les autorités iraniennes. On dit qu’elle a été arrêtée lors d’une manifestation post-électorale en 2009. Un temoin oculaire a déclaré : « La police anti-émeutes nous a mis dans des fourgons et nous a emmenés dans des centres de détention du nord de Téhéran où nous avons été torturées physiquement et psychologiquement. Taraneh était parmi nous. Elle était belle de visage et de corps et bien habillée. C’est son interrogatoire qui a duré le plus longtemps. Elle avait les yeux verts. Cette nuit-là, j’ai été libérée avec un groupe d’autres détenus. Avant notre libération, on a envoyé un autre groupe en d’autres lieux. Mais les forces en civil ont gardé Taraneh et ne lui ont même pas permis de contacter sa mère.

Pendant trois semaines, sa famille n’a eu aucune nouvelle, puis un inconnu a appelé la mère de Taraneh au téléphone pour lui dire que sa fille était hospitalisée pour un accident de voiture qui lui avait causé un déchirement de l’utérus et du rectum. Le corps sans vie de Taraneh a fini par être rendu à la famille ; en raison des menaces des services de sécurité, la famille de Taraneh n’a pas encore fait connaître sa version des faits.

Aujourd’hui ma question est : que faut-il faire pour que la famille de Taraneh puisse donner sa version et exprimer à haute voix son histoire pleine de chagrin ?

A mon avis, nous devons savoir aujourd’hui ce qui est exactement arrivé à Niloufar, Zahra et Taraneh durant les dernières heures de leurs vies. Quels ont été les responsables de leur harcèlement et de leur mort ? Qu’est-ce que leurs familles et leurs amis ont enduré au milieu de tant de peur, de chagrin et d’humiliation ? Non seulement les Iraniens, mais le monde entier doit entendre ces histoires tellement dignes être dites et répétées, qui méritent tellement être entendues, non seulement parce qu’elles ouvrent une fenêtre sur un chapitre tu de la souffrance humaine, mais encore et surtout pour qu’elles ne se reproduisent plus jamais.

Ma génération, une génération qui est venue au monde, est allée à l’école et à l’université sous la république islamique, a peu d’information sur les violations généralisées des droits des prisonniers dans les années 1980. Il y a même pire ; la censure complète et absolue des nouvelles et des informations sur cette période a fait que ma génération a fini par croire l’histoire officielle, en gros que les personnes exécutées dans les prisons étaient des terroristes qui avaient tué des innocents dans la rue. C’est pourquoi, même ceux qui possèdent un minimum d’information sur ce qui c’est passé pendant ces années noires ont peine à sympathiser avec les victimes et leurs familles. Nous avons assimilé la propagande du gouvernement et cru que des gens comme Niloufar Tashayyod étaient des terroristes qui avaient posé des bombes et méritaient donc être torturés et exécutés Jusqu'à juin dernier, nous croyions qu’un écrasement de l’opposition par le gouvernement tel que celui des années 1980 ne se répéterait jamais. Mais ce qui c’est passé pendant l’écrasement des manifestations post-électorales nous a clairement démontré que ce que nous pensions était erroné. Les violations des droits humains se sont tellement généralisées qu’elles ne pouvaient être comparées qu’aux événements de la première décennie post-révolutionnaire. Bien que ces évènements, le tabassage, l’emprisonnement et même le meurtre des manifestants dans la rue aient rendus la jeune génération plus réceptive aux violations des droits humains en Iran, notre histoire n’a pas rencontré la leur. Nos peines et nos souffrances ne se sont pas liées aux nôtres comme si nous étions les nous étions les premiers à ressentir de telles maladies et si tout ce qui nous avait précédé n’était que le passé et n’avait aucune relation avec le travail que nous effectuons aujourd’hui. Au mieux, il reste des chiffres dans des livres et des histoires des générations précédentes : 3.000, 5.000, 7.000 et 20.000 personnes. Pas de noms, pas de visages. Nous avons parlé à de multiples reprises de la nécessité de faire la lumière sur les faits entourant la mort de Taraneh Moussavi, de l’urgence de juger les responsables de cette grave injustice et du droit de sa famille et de ses amis de raconter leur propre histoire, de faire leur deuil et d’exiger le châtiment des acteurs et des instigateurs de tout ça. Et pourtant, nous n’avons jamais parlé de Niloufar Tashayyod et des autres femmes dans son cas. Alors que, si l’histoire exacte de la vie de Niloufar Tashayyod avait été publiée, ceux qui violent les droits humains n’auraient pas été impunis et ne n’auraient pas pu continuer leurs menées et attaquer sexuellement Zahra Kazémi durant son interrogatoire et la tuer. Peut-être que, si les acteurs et les instigateurs de la mort de Zahra Kazémi avaient été présentés au public et jugés équitablement, il n’y aurait plus de forces de sécurité pour oser isoler Taraneh Moussavi de la foule pour la conduire à la mort. Nous avons davantage de sympathie pour les nouveaux noms, les nouveaux visages. Nous avons plus de sympathie pour Taraneh Moussavi que pour Zahra Kazémi, et plus pour Zahra Kazémi que pour Niloufar Tashayyod. Malheureusement, le reste du monde aussi connaît mieux et a plus de sympathie pour les nouveaux noms que pour les anciens.

Historiquement parlant, Taraneh Moussavi représente la suite de Zahra Kazémi qui elle-même suivait Niloufar Tashayyod. Mais en Iran, nous sommes face à des expériences historiques fragmentées. Voilà plus d’un siècle que nous combattons pour la démocratie et la liberté, mais nous sommes restés sur la ligne de départ sur beaucoup de fronts. L’année dernière, nous avons été témoins de la manière dont le gouvernement a traité de façon injuste et inéquitable beaucoup qui, comme moi, ont participé aux manifestations post-électorales pacifiques, les accusant de Moharebeh, ce qui signifie prendre les armes contre le gouvernement et est passible de la peine capitale. Nous sommes cependant incapables de relier cette distorsion systématique des faits par le système judiciaire iranien à ce qui a filtré du passé. Nous n’avons pas pu totalement envisager que, si le viol et la torture sexuelle ont été commis en Iran après les élections, ce n’était pas nouveau ni sans précédent. Ce fait, bien qu’ordinaire, n’avait jamais été relaté, les faits l’entourant jamais éclairés et les acteurs et participants jamais punis justement, et donc cela c’est reproduit. Dans l’esprit du public, tous les prisonniers exécutés après les élections ont été victimes de violations des droits humains. Nous leur avons rendu le respect qui leur est dû ainsi qu’à tous ceux qui ont été accusés sans fondements et pourtant, nous n’avons pas étendu ce respect aux victimes des violations des droits humains de notre histoire passée. Il semble que la génération précédente n’ait pas réussi à raconter son histoire et à la transférer à notre génération qui, à son tour, sous le joug d’une lourde censure, n’a pas eu de contact avec les rapports validés de cette époque. Il est donc maintenant temps, une fois pour toute, de relier toutes ces histoires et d’en faire une histoire uniforme ou à tout le moins uniformément acceptable. Si nous ne le faisons pas, je crains que la génération de ma fille, la troisième depuis la révolution, ne se souvienne plus de Taraneh Moussavi parce que justice n’aura pas été faite sur son cas, de la même façon dont nous ne nous souvenons plus de Niloufar Tashayyod et des milliers d’autres dans son cas pour lesquelles nous ne demandons pas justice. Pire, aujourd’hui où nos blessures saignent encore, si nous n’honorons pas les blessures anciennes des autres, alors la prochaine génération agira de même et ne respectera pas nos blessures qui vieilliront avec l’âge. La recherche de la justice, sans séparation artificielle d’espace temps, sans diviser l’histoire et lui donner de priorité, est le devoir historique de ma génération.

Maintenant, vous vous demandez quel peut bien être le rapport entre la longue histoire de ma génération, son lien avec le passé et vous citoyens américaines qui n’avez pas la même histoire et les mêmes problèmes.

Dans ce monde global, nous savons tous que, dans bien des cas, le courage individuel a changé le cours de l’histoire. L’histoire ne peut nier le rôle d’instrument que le courage de Rosa Parks a joué dans le Mouvement des Droits Civiques Américain. Aujourd’hui sur le champ de bataille des droits des citoyens, il nous faut tirer des leçons des expériences individuelles et collectives des autres pour obtenir les droits humains. En même temps, nous avons besoin du courage individuel et de l’ingéniosité de chacun d’entre vous ; cela a une importance capitale pour être efficace au niveau mondial. Je considère que le prix Katharin et George Alexander pour le droit que vous m’avez décerné est une mesure de longue haleine qui aidera à rendre possible la narration de l’histoire individuelle de tous les Iraniens qui se sont battus et se battent encore pour atteindre l’égalité et la liberté.

En ce moment, tout le monde parle de « Démocratie en Iran », « Démocratie pour l’Iran » et « Démocratie sur l’Iran ». Il y a d’énormes différences de sens entre ces « conjonctions et prépositions », mais pour moi il est clair que, sans justice, et je veux dire justice tout de suite, il n’y aura pas de démocratie en Iran. Le travail de la société civile iranienne est bien sûr important, mais la communauté internationale peut largement aider par exemple en mettant en place des programmes d’éducation pour transférer les connaissances d’expériences similaires dans d’autres pays, soutenir les recherches et la documentation des violations des droits humains, aider à préparer les listes noires des noms de ceux qui ont participé aux violations des droits humains généralisées, et soutenir les efforts pour convaincre les gouvernements et les Nations Unies de la nécessité de prendre des mesures efficaces contre ceux qui les perpètrent. Chacun de ceux qui sont d’accord avec moi devrait commencer à réfléchir tout de suite sur la façon de donner une meilleure place aux noms et aux visages des Niloufars, des Zahras et des Taranehs chaque jour et ainsi de rendre le monde dans lequel nous vivons moins sûr pour les violeurs.

Dans l’espoir que la justice triomphe en Iran, avec tous mes remerciements.

Source : http://www.asre-nou.net/php/view.php?objnr=12134