samedi 16 avril 2011

Lettre de Nasrine Sotoudeh à sa fille Mehraveh


 

A ma très chère Mehraveh, ma fille, ma fierté et ma joie,

Je te salue depuis le bloc 209 d’Evine et j’espère que tu vas bien. Je viens vers toi sans souci, sans tristesse et sans larmes, je te salue le cœur empli d’amour et de mes meilleurs vœux pour toi et ton frère bien aimé.

Voilà six mois qu’on m’a éloignée de vous, mes enfants chéris. Pendant ces six mois, vous n’avez eu le droit de me voir que rarement et uniquement en présence d’agents de sécurité. Pendant ce temps, je n’ai jamais eu la permission de vous écrire, de recevoir une photo ou même de vous rencontrer librement, sans restrictions sécuritaires. Ma chère Mehraveh, plus que personne tu comprends la tristesse de mon cœur et la situation dans laquelle nous avons eu la permission de nous rencontrer. A chaque fois, après chaque visite et chaque jour, je me suis posée la question de savoir si j’avais suffisamment pris en considération et respecté les droits de mes propres enfants. J’avais besoin plus que tout d’être sûre que toi, ma fille bien aimée, dont la sagesse est pour moi un article de foi, ne m’accuserais pas de violer les droits de mes propres enfants.

Ma très chère Mehraveh, j’ai commencé à réfléchir à tes droits et à ceux de ton frère depuis le premier jour de mon arrestation. En raison de ton âge, je me fais davantage de souci pour toi. Je m’inquiète de tes capacités à supporter cette situation, de la façon dont tu la  juges, de ton moral et, plus important que tout, je m’inquiète des effets que tout cela aura sur tes relations avec tes camarades de classe. Cela ne m’a cependant pas pris longtemps pour me tranquilliser et j’ai su que moi, ou plutôt nous, serions capable de rester fermes  et fidèles à nos convictions.

Ta force et ta résilience n’ont rien à envier aux miennes. Je t’avais dis : « Ma fille, j’espère que tu ne croiras jamais que je ne pensais pas à toi ou que c’est en raison de mes actes que je suis ainsi punie. » J’ai continué avec confiance : « Tout ce que j’ai fait est légal et rentre dans le cadre de la loi. » C’est alors que tu as caressé avec amour mon visage de tes petites mains pour me répondre : « Je sais maman…. Je sais… » C’est ce jour-là, grâce à la manière confiante dont tu as parlé, que j’ai été libérée du cauchemar d’être jugée par ma propre fille.

Ma très chère fille, mes soucis concernant tes relations avec tes camarades de classe étaient eux aussi sans fondement ; la jeune génération est toujours plus mûre intellectuellement que la génération précédente.

…Et j’ai donc pu me débarrasser de tous mes soucis pour me tenir droite et rester ferme. Et cela, c’est à toi et à ton père que je le dois.

Ma très chère Mehraveh, permets moi de partager avec toi quelques un de mes souvenirs préférés. Quand la nuit tombe, allongée en prison, je pense souvent à la façon que j’avais de t’endormir. De toutes les chansons et berceuses que je te chantais quand tu te couchais, tu préférais celle qu’on appelle « les fées ». Chaque nuit, avant de dormir, tu me demandais de te la réciter et c’était une joie de commencer par…

Il était une fois,
Trois fées assises complètement nues à l’approche du crépuscule

Ma très chère fille, c’est toi qui m’as poussée à m’occuper du droit des enfants. Je pensais alors, et je le crois encore, que tout mon travail pour les droits des enfants serait bénéfique en premier lieu pour mes propres enfants. Chaque fois que je revenais du tribunal à la maison, après avoir défendu un enfant maltraité, je vous serrais toi et ton frère dans mes bras, et il m’était difficile de me défaire de cette étreinte. A ce jour, je ne comprends toujours pas pourquoi… Peut-être en vous serrant dans mes bras voulais-je compenser la douleur des enfants victimes de maltraitance.

Je me souviens que tu m’as dit une fois que tu ne voulais pas avoir 18 ans. Quand je t’ai demandé pourquoi, tu as répondu que tu détesterais ne plus pouvoir jouir des privilèges de l’enfance et ne plus être une enfant. Tu je peux même pas imaginer combien ta réponse m’a rendue heureuse. Je n’arrive pas à me souvenir combien de fois tu nous as rappelé, à ton père et à moi, que tu étais encore une enfant, que tu n’avais pas encore 18 ans et qu’il nous fallait donc respecter ton enfance et tes droits d’enfant…

Tu as exigé que nous respections tes droits d’enfant et je suis si heureuse que tu l’aies fait, car parfois, la négligence peut nous conduire à manquer de respect aux droits des autres, même si ces autres sont nos propres enfants. Par tes yeux et tes mots d’enfant, tu nous as rappelé à nous, adultes, qui nous considérons comme des protecteurs, l’importance du respect des droits des autres, de l’exigence de ses propres droits, de la justice, du cadre légal, de l’égalité et d’autres choses d’égale importance.

Ma très chère Mehraveh, de la même façon dont je n’ai jamais pu manquer de respect à tes droits et dont j’ai toujours essayé de faire tout mon possible pour les protéger, je n’ai jamais pu manquer de respect aux droits de mes clients.

Comment aurais-je pu abandonner dès l’annonce de ma convocation tout en sachant que mes clients étaient derrière les barreaux ? Comment aurais-je pu les abandonner alors qu’ils m’avaient choisie pour les conseiller et qu’ils attendaient leurs procès ? Jamais… Je n’aurais jamais pu faire cela.

En conclusion, je veux te dire encore une fois que je ne désirais que protéger les droits de tous et plus particulièrement ceux de mes enfants, de protéger ton avenir et que c’est ce qui m’a poussé à plaider ces dossiers au tribunal. Je crois que la douleur que notre famille et les familles de mes clients doivent supporter depuis ces dernières années n’est pas vaine. La justice arrive exactement quand la plupart ont perdu espoir. Elle arrive quand on s’y attend le moins. J’en suis certaine. Tout ce que je te souhaite, c’est une enfance pleine de bonheur et de joie.  Si tu es bouleversée par les enquêteurs et les juges à cause de mon procès, accorde leur la paix et la tranquillité à ta façon d’enfant pour que nous aussi puissions accéder à la tranquillité et à la paix de l’esprit que nous méritons.

Tu me manques ma chérie et je t’envoie mille baisers.

Maman Nasrin 

Source: Change for Equality: http://www.we-change.org/spip.php?article7614



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