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mercredi 29 septembre 2010

LA RÉVOLTE VERTE - La fin de l’islam politique? Ahmad Salamatian (Livre)

LA RÉVOLTE VERTE - La fin de l’islam politique?
Ahmad Salamatian (Livre entretien avec Sara Daniel grand reporter au Nouvel Observateur)


L’Iran connaît aujourd’hui la crise la plus grave de son régime depuis la révolution de 1979.
Après les élections contestées de juin 2009, un mouvement de révolte sans précédent dans un pays islamique ébranle la république des mollahs. Un an après le début de la révolte verte, ce livre analyse la nature de ce mouvement.
  • Qui sont les insurgés et leurs dirigeants ?
  • Qui contrôle aujourd’hui l’Iran?
  • Le mouvement vert peut il renverser la République islamique?
  • La révolte verte fera-t-elle des émules dans les pays musulmans de la région? Qu’est ce que ce post-islamisme qu’elle appelle de ses voeux?
  • Didactique et simple, sous forme d’entretien, ce livre fait le point sur ces questions. Il dresse un portrait des protagonistes de la crise que l’auteur connaît pour la plupart intimement.
Parution 1er octobre 2010
Editions Delavilla

Voir aussi sur ce blog: entretien avec Ahmad Salamatian ici

Entretien avec Ahmad Salamatian



dimanche 6 juin 2010

Ahmad Salamatian: "Ba Chador ya bi Chador"

Un texte de Monsieur Ahmad Salamatian en persan
Pour télécharger le fichier PDF: lien



Nous avions publié un entretien avec M. Salamatian (vidéo en persan et traduction en français)

mercredi 31 mars 2010

Entretien avec Ahmad Salamatian - Page principale

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Partie I

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Parties II & III

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Partie IV

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Partie V

Le texte de l'entretien traduit en Français peut être téléchargé en utilisant le lien ci-dessous (PDF):

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Partie V

V. Changement des comportements avant tout – maturité politique du mouvement







V. Changement des comportements avant tout – maturité politique du mouvement

J’observe la société iranienne depuis plusieurs décennies et je dois avouer que j’ai toujours été surpris et fasciné par le cours des événements. Je suis persuadé que le phénomène que nous vivons actuellement ne peut être correctement interprété avec des approches d’analyse traditionnelles. Cela fait de nombreuses années que je ressentais que le corps de la société évoluait de façon beaucoup plus rapide que la mentalité de ses élites politiques.

Déjà lors de la 9ème élection présidentielle, j’ai fortement soutenu la participation au vote. J’avais même appelé avec d’autres à participer au scrutin municipal. Nous disions à l’époque que la non participation au scrutin municipal signifiait ignorer l’importance tactique du vote. Dans le monde d’aujourd’hui, le vote est à la fois un outil stratégique et tactique. En Iran, voter revenait à simuler, pour un laps de temps très court, en l’occurrence un seul jour, la souveraineté du peuple. Même si cela n’était bien entendu pas vrai. Les élites estimaient que ce vote ne servirait pas à grand chose et qu’il donnerait même une certaine légitimité au pouvoir  au niveau international. Mais, d’abord par principe, depuis 1933 et l’avènement catastrophique du nazisme en Allemagne par un vote démocratique, le vote à lui seul ne confère plus de légitimité à un pouvoir politique. En plus, si le vote devait donner une légitimité au niveau international, aujourd’hui l’Arabie Saoudite ne serait pas l’un des alliés les plus importants des pays occidentaux. Si le vote devait donner une légitimité, la France n’aurait pas invité en grandes pompes pendant 3 années consécutives, l’Emir du Qatar aux cérémonies du 14 Juillet, ni MM. Kadhafi et Asad! Malheureusement, la réalité des relations internationales est organisée selon d’autres critères que la seule légitimité démocratique.

Aujourd’hui le vote est un outil de changement mais c’est aussi pour le peuple un moyen de transmettre des messages. En Iran, où le pouvoir est quasi exclusivement concentré entre les mains du guide suprême de la révolution et où les prérogatives du président sont extrêmement restreintes, le vote est peut-être dépourvu d’enjeu stratégique susceptible de modifier la composition du pouvoir mais peut au moins obliger le régime à réagir. Sans le vote du 12 Juin 2009, tous les acquis de ces derniers mois n’auraient pas été possibles. Malgré le fait que j’étais totalement en faveur de la participation au vote l’an dernier, je n’imaginais absolument pas l’ampleur du taux de participation (estimé entre 70 et 80%). De même, j’étais à nouveau sidéré par la participation massive de la population à la manifestation du 15 Juin 2009 (qui, même selon les gardiens de la révolution, ne comptait pas moins de 2,5 millions de participants!). Depuis, les événements se sont enchaînés et j’ai été systématiquement époustouflé par la ferveur populaire. Concernant la journée du 11 février (22 Bahman), j’étais parvenu à cette analyse qu’un combat politique ne pouvait se résumer seulement à un affrontement de rue pour jauger les rapports de force. Un mouvement qui, comme nous l’avons vu, dispose d’autres leviers et espaces d’expression au sein de la société. Malgré cela, j’ai été à nouveau surpris par le peuple. Nous ne sommes pas en présence d’un mouvement qui se rétracterait à cause de la simple répression d’une manifestation.  Ce mouvement a atteint un très haut niveau de maturité politique. Il ne commet pas l’erreur de 1979 qui consistait à vouloir changer les fondamentaux de la société par le changement de ses gouvernants! Pour la première fois en Iran, nous sommes en présence d’un mouvement qui a  comme objectif premier le changement des comportements. Ce mouvement, n’est pas de type à renverser le régime. Même le pouvoir actuel l’a compris. Il parle de "guerre souple" pour qualifier la lutte du mouvement vert. Le peuple s’intéresse plus à modifier les contenus que les contenants. Il se focalise davantage sur les comportements que sur les personnes qui incarnent le pouvoir. La survie politique des personnes dirigeantes et des systèmes de pouvoir est désormais conditionnée par leur aptitude à adapter leurs comportements. C’est pour cela que je pense qu’aujourd’hui, le plus grand risque menaçant les piliers du régime actuel n’est pas le mouvement vert. C’est la rigidité et l’absence totale d’une quelconque capacité d’adaptation et de changement qui sont en réalité les plus grands facteurs de menace pour le régime au pouvoir en Iran.

Le corps de la société iranienne qui a subi des bouleversements majeurs, est comme une base fluide en mouvement alors que la structure qui est censée de la contenir n’est plus capable de s’adapter. Toute la question est donc de savoir si le contenant peut s’adapter au contenu. Si le contenant peut s’adapter, il peut perdurer. Mais s’il échoue, il est certain que le contenu finira tôt ou tard par le déborder ou le rompre, telle l’eau accumulée derrière un barrage.  

Une chose est désormais sure. Dans l’Iran d’aujourd’hui, où le fils ne se soumet plus forcement à l’autorité paternelle, où la femme n’est plus subordonnée à son époux, la société ne peut plus se reconnaître dans une seule et unique personne, quelques soient ses qualités. La période où le peuple iranien voulait uniquement renverser son souverain est révolue. Aujourd’hui, si un chef religieux devait jouir d’un certain respect, ce serait dû au fait qu’il ne se considérerait pas comme le représentant de toute la société (nous pouvons citer l’énorme popularité de l’Ayatollah Montazeri qui avait su parler le langage du peuple).   

Ce mouvement vert, je ne le considère pas comme séparé de ce qui a été initié avec l’élection de Khatami à la présidence. Il n’est pas le fruit de l’intelligence extraordinaire de tel ou tel dirigeant. Il s’agit plutôt d’un processus, d’un mouvement social qui le distingue fondamentalement les mouvements révolutionnaires de l’Histoire de l’Iran. L’activité politique en Iran n’est plus exclusivement réservée aux révolutionnaires professionnels. Elle se transforme progressivement à un combat quotidien. La différence fondamentale que je perçois entre les militants politiques d’aujourd’hui et ceux d’il y a 30 ans est la volonté pour les militants actuels de mener une vie normale, d’exercer une profession et parallèlement, de formuler des revendications politiques. Le militant politique actuel a des souhaits pratiques. Il veut écouter la musique qu’il aime. Il veut s’habiller comme il l’entend. C’est une différence considérable par rapport à 1979. En 1979, de très nombreuses familles qui n’avaient pas forcement des comportements religieux, avaient opté pour des comportements religieux par nécessité idéologique. J’entends par là, une religion qui était devenue une idéologie. Aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout dans un tel contexte. Aujourd’hui, les religieux, les non religieux et les anti-religieux se sont entendus sur des outils communs.

Dans les sociétés démocratiques, ce qui est vraiment important est le rapport des forces sociales capables de transformer la démocratie en un sujet normal et quotidien, qui n’a plus rien d’extraordinaire dans l’imaginaire des gens. On n’attend pas de la démocratie d’être un système providentiel ou destructeur. Le régime démocratique moderne est l’acceptation d’un certain relativisme en politique. Je considère que tant que la démocratie n’est pas transformée en une chose compréhensible, palpable et à la portée des gens "normaux", elle ne pourrait pas être atteinte. Elle doit être transformée en une expérience, en un exercice normal dans le cadre de la vie quotidienne des gens.   

Malgré les postures extrêmes du régime actuel en Iran, je suis persuadé que l’ère de la toute puissance des pouvoirs absolus et des idéologies providentielles est révolue en Iran. Nous nous dirigeons vers une société où le doute, la critique et le relativisme deviennent des piliers fondamentaux. Une société qui ne s’attend plus à choisir entre le diable et l’ange. Une société qui devient tout simplement "normale". Dans une telle société, même si l’air, la terre et l’eau ne conviennent toujours pas à ce jeune arbre qu’est la démocratie, petit à petit, la compréhension mutuelle, la conversation ouverte, deviennent des conditions nécessaires de survie.

Fin

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Partie IV

IV. Différences fondamentales entre ce mouvement et ceux de 1951 ou 79






IV. Différences fondamentales entre ce mouvement et ceux de 1951 ou 79

En 1979, le lieu principal de réunion et d’expression politique c’était la mosquée. Une grande partie de la population qui venait de quitter massivement le milieu rural pour rejoindre les villes trouvait ainsi un lieu d’échange et d’expression à la mosquée. Alors qu’aujourd’hui, le lieu principal de rassemblement et d’expression politique est le cadre universitaire, en particulier les unités de l’Université Azad (privée) disséminées dans les villes et bourgades lointaines du territoire. Le pouvoir central a d’ailleurs plus de mal à contenir et à contrôler ces universités de province que celle de la capitale.

Ce mouvement a un véritable point d’appui au sein de la société. Contrairement aux mouvements précédents, il est basé sur des expériences concrètes de vie et des considérations pratiques. Prenons 3 symboles pour cette comparaison historique. Parmi les martyrs les plus connus de la révolution constitutionnelle, on trouvait des personnalités qui étaient quasi inconnues du grand public. Lors de la révolution de 1979 par exemple, l’un des tout premiers martyrs était un jeune prêcheur religieux dénommé Seyyed Ali Andarzgou. Aujourd’hui, l’un des premiers martyrs du mouvement vert est Neda Agha-Soltan, étudiante en philosophie qui meurt dans les bras de son professeur de musique! D’un point de vue purement symbolique, c’est comme si nous étions propulsés de plusieurs siècles vers l’avant!

Ces bouleversements extrêmement rapides ne sont pas dus à l’avènement d’une génération exceptionnelle de surdoués, mais au fait que pour la toute première fois depuis 150 ans, ce mouvement en faveur de plus de démocratie qui était à l’origine fondé sur des conceptions intellectuelles et abstraites des élites iraniennes peut trouver un appui solide au sein de la société.

Le slogan le plus caractéristique du mouvement vert qui a vocation à être fédérateur est "Où est Mon Vote?". Ce slogan reflète en réalité un besoin démocratique essentiel. Il s’apparente à une "clé" dont les futurs gouvernements auront besoin pour ouvrir des portes. Ce mouvement a même évité de demander ouvertement un changement de régime. Sous le Shah, les mouvements politiques de l’opposition avaient exigé à l’unanimité le renversement de la monarchie.  Aujourd’hui, le mouvement vert formule des demandes concrètes et atteignables. Mir Hossein Moussavi insiste sur le respect de la constitution actuelle pour défendre la liberté d’expression, le droit des citoyens de manifester pacifiquement et la libre parole.

Les demandes politiques de ce mouvement sont ainsi fondées sur des nécessités sociales. Ce mouvement est le résultat d’un changement social d’une ampleur sans précédent. Nous ne sommes pas en présence d’une contestation éphémère et superficielle.  Ce mouvement n’a peut être pas encore trouvé ses vecteurs d’expression politique, ses revendications minimales et maximales, mais ses fameuses "clés" sont trouvées! La vision de ce mouvement n’est plus manichéenne comme lors de la révolution de 1979 ("Mort au Shah, vive Khomeiny", "Quand le diable s’en va, l’ange apparaît" étaient à l’époque des slogans importants). Ce peuple a fait confiance à l’Ayatollah Khomeiny, considéré comme un sage, car ce dernier affirmait ne pas vouloir gouverner mais se conduire plutôt en chef spirituel et religieux de la société. Cette expérience était indiscutablement la dernière fois où le peuple iranien, porté par une naïveté utopiste,  a mis son destin entre les mains d’un guide charismatique.

La principale caractéristique d’une société moderne, d’une société marquée par l’avènement de l’individu, c’est le fait que les citoyens doutent, ne font plus confiance à quiconque et ne donnent pas de chèque en blanc à tel ou tel dirigeant. Confier le pouvoir à un gouvernement est toujours considéré comme un choix temporaire et non pas l’expression d’une confiance absolue et irréversible. En d’autres termes, une société moderne est une société qui n’a plus de père, qui est orpheline et qui peut néanmoins trouver son orientation et choisir son propre avenir.

Aujourd’hui, les revendications du peuple comprennent le droit de vote, le respect des droits de l’Homme, le droit d’influencer, même de façon minimale, les orientations de la vie quotidienne. Ces revendications sont à présent défendues comme des nécessités sociales. Aujourd’hui, le peuple, sans organisation, sans leadership, sans aide de quelque sorte que ce soit et alors que le régime a annoncé et mis en œuvre méthodiquement une répression sans précédent, que je considère sans commune mesure avec la répression exercée par le régime du Shah en 1979, est capable de défende énergiquement sa volonté. Aujourd’hui, le peuple se lève pour défendre ses revendications, malgré l’adversité.

mardi 30 mars 2010

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Parties II & III

II. Une société en profonde mutation, littéralement propulsée vers l’avant
III. Avènement de l’individu






II. Une société en profonde mutation, littéralement propulsée vers l’avant

Si l’on regarde ces 50 dernières années, quelques soient les régimes au pouvoir et les politiques mises en œuvre, la société iranienne a été littéralement propulsée vers l’avant à une vitesse extraordinaire, entraînant un véritable bouleversement sociétal.

Le phénomène central à l’origine de ce bouleversement a été la croissance exponentielle des villes en Iran. Les importantes ressources pétrolières du pays, malgré toutes les dilapidations causées par la corruption des régimes successifs, ont été rapidement injectées dans la société durant le siècle qui vient de s’écouler. Cette croissance des villes a été bien plus importante et rapide dans notre pays que dans d’autres pays comparables en raison de la manne pétrolière.

Citons des exemples et des faits sociaux:
  • Scolarisation/illettrisme : La scolarisation gratuite et obligatoire a été introduite dans la loi en 1933 mais cette loi n’a été véritablement appliquée qu’à partir des années 80. Aujourd’hui, le taux d’illettrisme en Iran est inférieur à 10%. La différence des niveaux d’éducation entre hommes et femmes a été considérablement réduite. Elle n’a peut-être pas totalement disparu mais il n’est pas rare de constater que les femmes sont même dans certaines situations en avance sur les hommes en raison de leur dynamisme et leur mérite ou pour autres raisons sociales.
  • Expansion des villes : Il y a 50 ans, la ville de Téhéran comptait environ 50 fois moins d’habitants et sous la révolution islamique de 1979, Téhéran comptait 8 fois moins d’habitants qu’aujourd’hui. Une grande partie de la population iranienne était issue du cadre traditionnel et rural, d’une économie basée principalement sur l’agriculture, a été contrainte de suivre la marche accélérée de l’expansion des villes. Et aujourd’hui, soudainement, 30 ans après la révolution islamique, nous nous trouvons devant un phénomène très important qui est celui de la naissance sociale et culturelle de l’individu affranchi du poids du clan, du tribut, de l’institution religieuse et d’autres structures traditionnelles.
  • Place des femmes : Les restrictions légales contre les femmes n’ont pas manqué sous la république islamique, mais le dynamisme social a été assez fort pour y faire face. Ainsi, en 1979, l’âge légal du mariage pour les femmes était de 13 ans. Entre 13 ans et 15 ans, la présentation d’un certificat de croissance était requise par la loi. A cette époque, l’âge moyen effectif (moyenne statistique) du mariage était de 13-14 ans. Après la révolution islamique, l’âge légal du mariage (inspiré des lois religieuses) a été réduit à 9 ans pour les femmes. Or aujourd’hui, 3 décennies plus tard, l’âge moyen effectif du mariage est de 26-27 ans ! D’un point de vue purement démographique, ceci est un fait tout à fait exceptionnel. Un pays où, en l’espace de 3 décennies, l’age moyen du mariage des femmes est multiplié par 2 est un pays qui est en profonde mutation. Une femme qui se marie à l’âge de 26-27 ans, a obligatoirement un impact considérable sur le nombre et l’éducation de ses enfants, sur sa place dans la société et au sein de sa famille. Ce phénomène en soi est susceptible de refonder la société en profondeur. Aujourd’hui, quelque soit le niveau social considéré, le niveau des connaissances culturelles des femmes est en moyenne supérieur à celui des hommes. Par exemple, les livres avec les plus grands tirages sont ceux écrits par des femmes. Le nombre de romans écrits par les femmes est supérieur à celui écrits par les hommes. 

III. Avènement de l’individu

Cet avènement de l’individu correspond avant tout à la genèse d’une échelle de valeurs individuelles qui ne correspond pas forcement à la grille des valeurs traditionnelles de la société. L’individu revendique ses droits et ses exigences.

En 1948, lors de l’élection de la 15ème législature sous l’ancien régime, Mohammad Mossadegh et d’autres ont réclamé la tenue d’élections libres. Abdolhossein Hajir (alors premier ministre du Shah) a organisé les élections et orchestré des fraudes massives afin d’éviter que Mossadegh ne puisse être élu. C’est à la suite de cette fraude électorale que Mossadegh est ses sympathisants ont fondé le Front National ("Jebheye Melli") pour demander la reforme des lois électorales. Il est important de noter qu’au début, ce mouvement ne revendiquait pas la nationalisation de l’industrie pétrolière. Mais à l’époque, la réforme du système électoral n’avait pas une signification décisive pour la majeure partie de la population. En d’autres termes, cette demande n’émanait pas directement du peuple mais d’un groupe de militants politique et d’une certaine élite. Aujourd’hui, nous observons un phénomène tout à fait différent. L’avènement de l’individu a consacré la toute puissance des revendications exprimées à l’échelle individuelle, que ce soit dans l’environnement familial ou au sein de la société. L’époque où l’individu devait suivre, imiter ou se soumettre à un père ou à une source de référence politique, religieuse ou morale est définitivement révolue. L’individu qui réclame désormais sa place et le respect de ses opinions personnelles au sein de sa famille et dans son milieu professionnel, recherche également à faire de même au niveau de la société en réclamant son droit de vote, sa liberté de choix et le respect de ses revendications. Il rejette bien entendu fortement la fraude électorale. Le slogan à mon sens clé "Où est Mon Vote" est donc le prolongement, la transcription d’une expérience par essence personnelle au niveau de la société.   

Le dernier dirigeant charismatique capable de mobiliser et d’organiser à des fins politiques les dernières structures traditionnelles de la société iranienne a été l’Ayatollah Khomeiny lors de la révolution de 1979. Aujourd’hui, la démocratie n’est plus considérée comme un concept théorique issu du travail intellectuel de tel ou tel dirigeant politique ou s’inspirant de telle ou telle pensée abstraite venue d’ailleurs. C’est dans leur vie quotidienne que les gens ont désormais besoin de la démocratie. C’est pour atteindre leurs idéaux personnels et améliorer leur cadre de vie qu’ils la considèrent désormais comme une nécessité.

Entretien avec Ahmad Salamatian - Mouvement Vert en Iran - Partie I

Monsieur Ahmad Salamatian, né en 1941, fut secrétaire d'Etat iranien aux Affaires Étrangères en 1979 dans le premier gouvernement post-révolutionnaire dirigé par Mehdi Bazargan, puis député d'Ispahan jusqu'en 1981. Avant la révolution islamique, il fut un militant très actif du Front National d’Iran (Jebheye Melli), le parti politique proche de l’ancien premier ministre Mohammad Mossadegh. Monsieur Salamatian réside en France depuis 1981 d’où il observe la vie politique iranienne.

Dans le cadre de cet entretien, Monsieur Salamatian décrit les spécificités du mouvement vert, ses causes et ses principales différences avec les mouvements révolutionnaires qui ont jalonné depuis 1905 la marche du peuple iranien vers la démocratie.

Une traduction en français est proposée ci-dessous.

I. Pour la première fois, ce sont les élites qui suivent le peuple




I. Pour la première fois, ce sont les élites qui suivent le peuple

Ce que nous appelons désormais communément le Mouvement Vert, ce phénomène politique issu de l’élection présidentielle du 12 Juin 2009, est avant tout une révélation de changements extrêmement profonds au sein de la société iranienne. C’est la toute première fois depuis la Révolution Constitutionnelle (1905-11), que nous observons un phénomène politique caractérisé par une société dont la volonté de changement est en avance par rapport aux changements politiques voulus par les élites.

Pendant la période de la Révolution Constitutionnelle, ceux qui réclamaient un régime constitutionnel ("Mashrouteh khahan") étaient issus des élites autant que les protagonistes de l’autre camp, celui des partisans de la monarchie despotique des Qadjar. Ce sont des élites tribales, religieuses, aristocratiques et celles du bazar qui étaient des véritables acteurs quasi exclusifs de la vie politique iranienne. Leurs bases sociales  étaient peu préparées aux idées démocratiques et en retard par rapport aux aspirations des élites. Le même décalage par rapport aux élites pouvait être observé dans le camp adverse. Ainsi la majeure partie des combats politiques se déroulait entre les élites qui entraînaient derrière elles le corps de la société iranienne. Ce constat restait aussi valable pendant la mise en place de la monarchie des Pahlavis et les luttes populaires contre cette monarchie, par exemple le mouvement de nationalisation de l’industrie pétrolière (1950-53) : les élites avaient des utopies, des rêves, des motivations et des idéaux politiques dont le corps de la société ne percevaient pas encore totalement ni le sens ni la nécessité. Ce constat restait également vrai pendant la révolution de 1979 malgré la spectaculaire irruption populaire sur la scène politique. Les élites de cette époque, aussi bien celles qui ont pris les reines du pouvoir au lendemain de la révolution et  celles qui ont été vaincues malgré leur participation active au renversement du régime Pahlavi, souffraient de même décalages respectifs avec leurs bases sociales. C’étaient encore les  élites  qui entraînaient les populations derrière elles. Même l’Ayatollah Khomeiny, a devancé la partie traditionnelle et religieuse de la société en politisant l’islam chiite. Cet islam n’avait jamais été autant politisé par le passé. Articuler un système de pouvoir autour de cet islam désormais politisé  était aussi une innovation. Il s’agissait bien de la première fois qu’un tel gouvernement religieux était fondé en Iran depuis l’avènement de l’Islam.

Mais les événements actuels en Iran, dont nous découvrons progressivement l’ampleur et la portée, sont les fruits d’un processus de changement extrêmement profond au sein de la société. Pour la première fois, ce sont les élites qui suivent la volonté du corps de la société! Il s’agit d’une différence fondamentale par rapport aux mouvements ("Jonbesh") précédents. Ceux-là étaient dirigés par des leaders charismatiques qui transcendaient les aspirations populaires et  qui entraînaient derrière eux les masses. Il existait un lien de "suivi (guide) " à "suiveur" ("Moridi va Moradi") entre les élites et le peuple. Mais plus maintenant. Nous voyons à présent une société dans toute sa diversité, son pluralisme et sa complexité, qui exprime ses volontés multiples. Ses revendications émanent par essence des couches populaires très vastes. Elles ne sont plus issues d’utopies, de convictions abstraites ou de trouvailles intellectuelles de leaders politiques puisant leurs aspirations dans tels ou tels modèles de pensée. Les revendications populaires sont devenues bien plus terre-à-terre et concrètes. Elles émanent directement des situations de vie quotidienne. La politique en Iran peut désormais s’appuyer sur des réalités sociales. Ce point d’appui ne trouve plus son origine dans un serment ou une subordination politique (entre un dirigeant et les masses populaires). L’expression du fait politique, de la formulation des slogans et des objectifs aux premiers actes, s’inscrit désormais dans le cadre d’un changement extrêmement profond et puissant de la société.