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vendredi 16 août 2013

Lettre de Majid Dori - Je voulais écrire aux murs

Le militant étudiant emprisonné Madjid Dori a écrit une lettre de la prison Karoun d’Ahvaz où il a été illégalement transféré alors qu’il se trouvait auparavant à la prison de Behbahan.

Je voulais écrire aux murs, mais je sais que les murs s’écrouleraient en prenant connaissance de mon calvaire…

Behbahan est une ville où j’ai passé trois ans de ma vie sans même voir la ville. Lors de mon transfert à Ahvaz, en traversant les places Steil et Khareston, j’ai compris combien de souvenirs je partageais avec elles, même si je ne les avais jamais vues auparavant. J’ai compris combien de souvenirs j’ai de cette ville, sans même avoir marché dans ses rues, combien ses habitants me sont familiers, alors que je ne les ai jamais rencontrés. Behbahan : sans aucun doute, un jour je reviendrai marcher dans tes rues et tes ruelles pour compenser le temps perdu. Citoyens de Behbahan, je voudrais tant que vous sachiez combien je aurais voulu vous rencontrer ; je n’ai reçu de vous que des messages pleins de compassion et d’amour. Je vous envoie toute ma gratitude, vous avez été là pour moi. Je vous remercie pour la gentillesse que vous avez montrée à l’égard d’un hôte que vous n’aviez pas invité. Je vous en sais gré et j’espère vous voir un jour.

En route pour Ahvaz, il était environ 17h30, l’heure la plus chaude de la journée. La route était sèche et il y avait peu de circulation. Je ne voyais que collines et chaleur. Il n’y avait que montagnes et chaleur, il n’y avait que palmiers et chaleur. Le gardien qui m’accompagnait, il s’appelait Gholam, m’a menotté et entravé. J’ai protesté ; il m’a dit : «  Je sais mieux que toi. » Il avait raison. Il semble que la loi, ou ce qu’ils appellent la loi, comprend tout ; il y avait un autre homme, détenu pour affaire de drogue, qui se rendait dans un centre judiciaire de rééducation ; mais lui n’était pas menotté ou entravé. Cela m’aurait intéressé de savoir comment la décision avait été prise. Les entraves m’avaient blessé aux jambes ; même pour aller aux toilettes, le gardien refusait de me les enlever. D’où venait la décision ? Qui a fait ces lois ?

L’exil, le transfert, c’est un tourment de quitter une cellule de prison pour une autre cellule de prison, beaucoup moins de changer de prison, beaucoup moins de supporter un autre fardeau. La route, la chaleur, les entraves, un long voyage, l’éloignement de la maison, le manque de ceux qu’on aime, les soucis, les montagnes, le passé, le futur, un mirage, les collines, les épines, la jambe blessée par les entraves, la mauvaise conduite du gardien, la tristesse, pourquoi on a été emprisonné, l’emprisonnement actuel, les menottes, hier, le présent sans conclusion, demain, au-revoir, bonjour ….

Durant tout ce temps, j’ai écrit à tous ceux à qui je devais écrire pour demander de l’aide ; tout est tombé dans l’oreille d’un sourd ou sous les yeux d’un aveugle. Ils faisaient peut-être juste semblant d’être sourds. J’ai perdu plus de quatre ans de ma vie derrière les murs d’une prison, mais c’est une blessure qui n’a jamais guéri, comme une blessure ouverte d’où suinte perpétuellement la douleur. Cela explose, se fixe dans le temps, les amis partis, les chemins parcourus.

J’ai décidé d’écrire une lettre adressée à personne. Une lettre à personne, pas même à moi-même. Quand on ne m’écoute pas, quand on ne me comprend pas, alors, à qui devrais-je écrire, quand ils se considèrent comme le centre du monde et des parangons de justice. Ils sont tellement égoïstes et centrés sur eux-mêmes qu’ils voudraient que tout le monde leur ressemble. Existe-t-il une prétention plus grande ? A qui écrire ? A ceux qui m’ont infligé cette grande injustice? A qui écrire, quand, en l’espace de quatre ans personne ne s’est demandé pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir permis à mon avocat de présenter ma défense ? Pourquoi, sans preuve, m’ont-ils jugé coupable de ce que le juge lui-même avait trouvé sans fondement ?
Alors que le juge soi-disant indépendant a dit qu’il subissait des pressions. Pourquoi personne n’a demandé quelle sorte de pressions ? Des pressions qui venaient de qui ? Pourquoi, quand le verdict a été cassé par la cour suprême, moins de 10 jours plus tard, on énonçait le même verdict ?

L’accusation était partagée en deux parties : Moharebeh (être ennemi de Dieu) et propagande. Pourquoi la cour d’appel a-t-elle conservée l’accusation de Moharebeh pour laquelle je plaidais innocent, mais abandonné celle de propagande que je reconnaissais ? Pourquoi ma plainte en bonne et due forme contre le juge et le procureur n’a même pas été prise en compte ? Pourquoi m’avoir exilé ? Pourquoi ne m’avoir même pas accordé un jour de permission pour assister au mariage de mon frère, même après avoir déposé la caution ? Pourquoi 250 millions de tomans pendant deux ans ? Pourquoi le juge m’a-t-il exilé à Eizeh, alors qu’il n’y a même pas de prison là-bas ? Vous voulez dire qu’il ne le savait pas ? Pourquoi l’exil à Behbahan ? Et pourquoi l’exil à Ahvaz de nouveau? Pourquoi, pourquoi, et des dizaines d’autres pourquoi sans réponse?

J’ai passé deux ans et neuf mois à la prison de Behbahan. En raison de la conduite hautement recommandable de mes camarades de cellule et des gardiens, il y a des choses que je n’oublierai pas. Quand je suis arrivé à la prison Karoun d’Ahvaz, j’ai apprécié la cour et l’air frais, la vue du ciel, même s’il apparaît quadrillé ; je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de la cour de la prison de Behbahan couverte de plusieurs couches d’entrelacs de câbles. Quelquefois, en ville, il y avait beaucoup de poussière dans l’air, mais nous ne l’avons jamais sentie à cause des couches d’entrelacs de câbles qui couvraient la cour. Il y avait beaucoup d’air en mouvement là-bas, ce qui rendait l’endroit très chaud.

Chaque fois qu’un inspecteur ou un responsable venait, il le voyait. Je le leur ai dit des dizaines de fois, mais sans aucun résultat. Pouvoir respirer de l’air frais était un désir profond et voir le ciel un rêve. Une prison qui abritait de deux à deux fois et demi sa capacité, qui n’avait pas le nombre suffisant de sanitaires. De plus en plus de restrictions chaque jour, plus de contrôle chaque jour. Même les visites étaient de plus en plus limitées. Une prison sans bibliothèque. Des activités culturelles arrêtées par manque de 100 mille tomans. Même s’il n’y avait pas de salle de cours, pour obtenir une liberté provisoire, il fallait assister au cours et obtenir l’examen.
Quand de 10 à 12 personnes étaient dans la cour et plus de 300 tentaient d’utiliser les sanitaires, il ne restait plus d’endroit pour marcher. Le nombre de détenus qui devaient dormir par terre augmentait quotidiennement.

Les gardiens prenaient des décisions arbitraires, confiscation des livres et d’autre chose, même les sous-vêtements, et les empêchaient d’arriver jusqu’aux prisonniers. Ils ont fermé la cantine. Fumer était interdit, mais après des protestations, ils  ont vendu les Winston 6000 tomans le paquet. Le favoritisme accordait des points pour recevoir des privilèges, mais il était de plus en plus difficile de gagner des points. Les détenus n’étaient pas séparés selon leurs crimes. Les efforts des autorités de la prison pour remédier aux problèmes ne servaient à rien puisqu’ils ne recevaient pas assez de budget. Pas assez d’espace. Un nombre accru de prisonniers et pas de restauration. Une très mauvaise qualité de nourriture pour tenter d’économiser de l’argent et à cause de l’achat de nourriture bon marché et de mauvaise qualité. Même si les prisonniers tentaient de leur donner du goût, c’était réellement immangeable.

Les responsables et les inspecteurs ne se montraient habituellement que pendant les mois d’hiver, quand le temps était meilleur. Leurs inspections n’ont jamais rien donné de positif. Elles ne créaient que plus de restrictions, les prisonniers étaient surveillés plus étroitement pour qu’ils ne puissent rien divulguer. Et s’ils y arrivaient quand même, ils étaient exilés ou perdaient leurs droits à une libération provisoire. Sans parler de tous les préparatifs réalisés juste avant la visite des inspecteurs.

Je voulais écrire aux murs, mais je savais qu’ils s’écrouleraient en prenant connaissance de mon calvaire. Alors, j’ai décidé de m’adresser à des personnes en particulier. Parce que tout ce qui précède fait peut-être partie des normes des droits humains pour certains, et que je pourrais, sans le vouloir, mettre en question et/ou abîmer les critères des droits humains de ces messieurs, critères qui, à leur dire, seraient devenus la norme internationale pour les droits humains.

En ce moment, je suis à la prison Karoun d’Ahvaz. La courtoisie veut que je commence par saluer Ahvaz. Alors bonjour Ahvaz ! Voudrais-tu d’un hôte que tu n’as pas invité ? !

Madjid Dori – Prison Karoun - Ahvaz

Source: http://www.kaleme.com/1392/05/23/klm-154752/

dimanche 11 août 2013

Lettre de Hossein Ronaghi-Maleki à Abolfazl Abedini

Au nom de la justice
Tu vis en moi
Et moi en toi
Nous ne mourrons jamais
Toi, moi et des milliers d’autres,
Nous prendrons cette route.
La victoire nous appartient
La joie et la prospérité nous appartiendront.
Mon bien-aimé, 
Le monde va s’épanouir
Et chaque tulipe née du sang des martyrs
Est une promesse du jour à venir qui sera libre

Houshang Ebtehadj

A mon frère emprisonné et souffrant, Abolfazl Abedini :

Voici aujourd’hui 14 jours que tu es en grève de la faim à cause de ton transfert illégal. Penser à la tyrannie et aux persécutions utilisées pour réprimer les personnes éprises de liberté comme toi, le son de ta voix me rappellent cette ballade inspirante bien loin des murailles d’Evine. Elle venait de la terre du Khuzestân : « Si tu entends un musulman pleurer et que tu ne réagis pas, tu n’es pas musulman. »

Mon cher ami, je te connais depuis des années, depuis l’époque où tu étais la voix des travailleurs opprimés qui souffraient des injustices courantes ; de l’époque où les rues étaient pleines de feu, de fumée et des cris brisés de milliers d’Iraniens qui y étaient descendus pour manifester, appelant à la justice alors qu’ils étaient attaqués ; et ensuite, à l’époque de la prison, des pressions et des mauvais traitements, quand tu as triomphé de la pression de ceux qui t’interrogeaient et que tu es resté en prison.

Je sais que tu es décidé et que tu t’es fait des promesses. C’est malheureusement ta bienveillance et ta persévérance dans l’humanité qui t’ont mis, toi et ta famille dans une situation si difficile.

Je sais que notre détermination et notre persévérance nourriront le futur des enfants de ce pays et je ne peux donc pas m’opposer à ta protestation ou à tes convictions. Je ne peux pas te dire de penser à ta propre santé, à ta propre vie dans ces jours difficiles où tu n’as personne à tes côtés pour porter ta voix. Nous sommes des vagues manquant de tranquillité.

Je resterai à tes côtés, je ressentirai ta douleur car si nous ne restons pas ensemble, nous ne trouverons personne avec qui suivre notre chemin. Je sais que l’égoïsme de certains n’a fait que prolonger ton destin amer au point que tu es prêt à te sacrifier pour la poursuite de la lutte. Ton emprisonnement, celui de Madjid Dori et de Zia Nabavi dans la prison de Karoun aux conditions inhumaines, mêlés que vous êtes aux malfaiteurs dangereux est un sacrifice très lourd dont vous et vos familles payez le prix.

Je sais que tu es en grève de la faim pour protester contre la tyrannie, l’oppression, le manque de légalité, l’assignation à domicile de Mir-Hossein Moussavi, Zahra Rahnavard et Mehdi Karroubi. Nous partageons tous cette douleur, nous sommes tous opposés à ce climat d’outrages et d’injustice, tu ne devrais donc pas te retrouver seul dans cette voie.

Tu sais que nos mères sont unies sur ce chemin car il c’est un calvaire pour toute mère de voir son enfant s’éteindre comme une chandelle. Si nous n’avons pas de camarade, personne pour faire entendre notre voix, nos mères seront nos porte-voix, elles seront à nos côtés car elles ressentent nos peines et nos souffrances. Je sais qu’avec le soutien de nos mères, notre lutte finira par changer le cours du destin.

Je serai ton compagnon dans tes inquiétudes sur le futur de l’Iran, sur la situation d’Arash Sadeghi à l’isolement et dont personne n’a de nouvelles, et sur les milliers d’Arash et de Neda qui ont payé et qui paieront le prix pour poursuivre ce chemin.

Je lance une grève de la faim pour manifester contre les responsables qui ignorent la santé des prisonniers politiques, les besoins médicaux des militants politiques malades qui sont en prison, les pressions impitoyables sur ma famille, le transfert arbitraire de prisonniers politiques innocents, la situation inhumaine des prisonniers politiques, leur mise à l’isolement et la continuation des actions illégales et violentes.

Que notre santé et notre vie mettent fin à l’emprisonnement, à la torture et aux chaînes qui entravent les mains et les pieds de ceux qui recherchent la liberté. A une époque où rien n’a changé, crions que nous exigeons le changement pour promouvoir la moralité, la dignité, la légalité et la valorisation de la santé mentale et physique des humains.

Mon cher Abolfazl,

La vie est pour nous, artistes, une belle scène,
Chacun chante sa propre chanson
Dans la scène qui convient.
On se souviendra de nous
Une larme à la fois.
Ton image que j’oublierai doucement
Vivre dans la joie est un art.
Ne t’approprie pas la joie des autres
Car comme la nature morte du jour et de la nuit
Nous serons privés de toute joie
L’absence de douleur ne risque pas de nous atteindre.

Seyed Hossein Ronaghi Maleki – prison d’Evine

Source : http://www.kaleme.com/1392/05/20/klm-154375/


samedi 28 mai 2011

Lettre de Zia Nabavi au responsable du conseil des droits humains de la justice iranienne


A Monsieur. Mohammad Javad Ardeshir Laridjani, responsable du conseil des droits humains de la justice iranienne.

La lettre que vous avez devant les yeux a une longue histoire. Quand je retourne en pensée en octobre 2010, date de mon exil à la prison Karoun, je revois les nombreux instants passés à envisager cette lettre. Il va bien sûr sans dire que la différence entre imaginer et écrire est importante. L’incertitude est une caractéristique de la conduite humaine qui crée souvent doute, suspicion et appréhension et qui entraine l’inefficacité

Ecrire une lettre n’est absolument pas facile. Chaque fois que je prends un stylo pour mettre sur le papier quelques lignes de critique, je me demande si c’est la bonne chose à faire, je me demande le but de cette action et si la situation pourra un jour changer. Je remets mon rôle en question : qui suis-je pour critiquer ? Suis-je capable d’exprimer mes pensées noir sur blanc ? Mes paroles auront-elles un poids ?

Croyez-moi, durant les mois qui ont suivi mon exil la prison de Karoun, j’ai souvent lutté pour savoir ce que je devais faire et comment réagir face à la situation inhumaine, insupportable et désastreuse de cette prison. Bien sûr, depuis mon arrivée, j’ai discuté la situation de la prison avec les autorités pénitentiaires et judiciaires, ce qui a eu quelques effets positifs. Mais la situation de cette prison est tellement hors du domaine de ce qui est considéré comme acceptable que je doute qu’en dépit de toute la bonne volonté des autorités pénitentiaires, le problème puisse être résolu. Il faut une nouvelle approche d’une autorité supérieure pour apporter les changements tellement nécessaires.

Mohammad Javad Ardeshir Laridjani, responsable du conseil des droits humains de la justice iranienne,

Je suis bien conscient qu’en lisant cette lettre, ce sont mes motivations à l’écrire qui détermineront votre réaction. J’ose espérer que cette lettre aura un effet positif, que vous lirez cette lettre avec empathie. Je réalise cependant que votre réaction à cette lettre est hors de mon pouvoir. Franchement, toute tentative de ma part pour défendre des motivations qui ne sont même pas claires pour moi serait pour le moins immorale et incorrecte. Peut-être vaut-il mieux que vous ignoriez totalement mes motivations et que vous la lisiez objectivement.

Je peux vous assurer, et c’est un euphémisme, que je n’ai pas exagéré mon exposé sur la situation dans la prison de Karoun. Il se peut que j’ai omis de signaler quelques uns des inconvénients, mais je n’ai rien écrit qui ne soit véridique. J’ai choisi de limiter mon rapport à mon expérience personnelle au bloc 6 de la prison de Karoun où je suis actuellement détenu.  Il va sans dire qu’en plus des problèmes généraux de ce bloc, j’évoque aussi les problèmes personnels liés à mon dossier. Comme mon dossier n’est pas le sujet de cette lettre, je n’approfondirai pas ce sujet.

Le problème le plus important auquel la prison de Karoun d’Ahvaz doit faire face, c’est sa surpopulation ; par exemple, dans le bloc 6 où je suis actuellement incarcéré. Si l’on se base sur le nombre de lits, ce bloc a une capacité maximale de 110 places ; en moyenne, il y a plus de 300 prisonniers en même temps, soit trois fois la capacité autorisée. Avec une telle surpopulation, il est évident que nous avons de nombreux problèmes pour faire tenir tout le monde, même debout, ce qui en oblige beaucoup à dormir par terre. (J’ai moi-même dormi sans lit pendant 6 mois). Un tiers des prisonniers dort dehors dans la cour et la totalité de l’aire de promenade est recouverte de couvertures. De plus, un grand nombre de prisonniers sont contraints de rester dehors jour et nuit, quel que soit le temps. Et quand il pleut durant la nuit, beaucoup de ces prisonniers sont forcés à trouver refuge dans les cuisines, les salles de bains et les toilettes de la prison. Croyez-moi, la simple observation de ces faits est horrible. En ce moment, la seule chose qui me réjouisse est d’être encore en vie. Je suis reconnaissant de n’avoir jamais eu à dormir dehors dans la cour ou dans les toilettes comme tant d’autres prisonniers.

La surpopulation de la prison a créé des problèmes pour l’intégration des prisonniers. Bien que le bloc 6 soit nommé « quartier de sécurité », il n’y a qu’un prisonnier sur six détenu pour des crimes politiques ou liés à la sécurité. Les autres détenus de ce bloc le sont pour vol ou crime lié à la drogue. L’une des trois salles de la prison a été dévolue aux prisonniers politiques et aux prisonniers détenus pour crime lié à la sécurité. Mais en dehors des quartiers de nuit, tous les prisonniers partagent la cour, les cuisines, les douches et les toilettes.

Les prisonniers inculpés de vols et de crimes liés à la drogue ont des problématiques qui leur sont propres comme la dépendance à la drogue, des maladies dangereuses et d’autres problèmes d’hygiène qu’on ne retrouve habituellement pas parmi les prisonniers politiques, ce qui rend difficile la promiscuité avec ces prisonniers.

Il convient de mentionner qu’il y a une autre prison à Ahvaz pour les inculpés de crimes financiers. Cette prison a une situation hygiénique bien meilleure et il aurait été, sans aucun doute, plus logique d’y incarcérer les prisonniers politiques et les prisonniers pour crimes liés à la sécurité.

La cour de promenade du bloc 6 mesure 8m x 15m ; en raison de la surpopulation, cela veut dire 3 prisonniers au mètre carré durant les promenades. Il faut avoir connu la prison pour comprendre la torture représentée par la privation de promenade où l’on peut un peu allonger ses jambes. De plus, la cour est couverte de solives de fer formant un réseau. Ce dispositif a été mis en place pour empêcher les évasions mais il limite le renouvellement de l’air et augmente la chaleur qui est déjà extrême durant les étés infernaux d’Ahvaz ; la cour se transforme alors en four. Il n’y a malheureusement pas d’ombre et les prisonniers sont donc exposés au fort rayonnement solaire. Le plafond en résille prive également les prisonniers du petit plaisir de regarder le ciel bleu et nous nous sentons comme des animaux en cage.

L’hygiène n’existe pas dans la prison. Que peut-on attendre de plus d’une prison aussi ancienne, surtout si l’on prend en considération la surpopulation et les types de prisonniers qui y sont détenus ? Certains prisonniers menaient une vie simple à l’extérieur et sont donc habitués à cette situation ; ils n’ont pas eu de problème pour s’adapter à leur environnement. Ces personnes ne prennent jamais de douche, ne changent pas de vêtements, n’utilisent pas de savon et marchent pieds nus, même pour aller aux toilettes ou ailleurs. Etant donnée leur présence, je suis sûr que vous commencez à vous rendre compte des conditions d’hygiène dans ce bloc. Les sanitaires du bloc 6 sont aussi très sales et en dessous des standards. Pour aller aux toilettes ou prendre une douche, il faut attendre des heures. L’eau de la douche est souvent froide. La salle d’eau consiste en une ligne de six vieux robinets qui s’écoulent dans une rigole hautement contaminée. Il est également étrange que les sanitaires soient utilisés pour différents usages. Essayez d’imaginer un espace de deux mètres carrés où quelqu’un se lave les mains, un autre boit de l’eau, un autre se brosse les dents, un autre fait la vaisselle, un autre fait ses ablutions, un autre se rase, un autre lave du riz pendant qu’un dernier se mouche. Même si y penser donne envie de vomir, ceux qui vivent cette expérience ne peuvent y échapper.

Un autre problème important du bloc 6 est le système des égouts. En raison d’un système d’égouts inapproprié, les prisonniers ont pris l’habitude de vivre en compagnie de rats et de cafards dans ce bloc. Il y a un problème plus sérieux, c’est que les égouts s’engorgent de temps en temps, se déversent dans la cour et recouvrent l’espace utilisé par les détenus pour dormir. L’odeur envahit tout l’extérieur et persiste pendant des heures. Honnêtement, de temps en temps, la contamination et la puanteur rendent tellement fous qu’une seule bouffée d’air frais semble un rêve inaccessible.

Bien que respirer le même air plein de fumée de cigarette que beaucoup d’autres prisonniers dans un espace confiné soit en soi une torture, quand il est mêlé à la puanteur des égouts il en devient encore plus insupportable ; surtout s’il commence à beaucoup pleuvoir car la cour se transforme alors en piscine et il est impossible de se rendre aux sanitaires et aux toilettes sans charrette.  Ce qui est déchirant, c’est que même si les égouts couvrent tout l’espace extérieur, les prisonniers doivent quand même y installer leurs affaires, y dormir et y manger.

Je ne parlerai pas de la nourriture en prison pour que mes observations ne soient pas interprétées comme des préférences personnelles. Il suffit de dire que l’honorable cuisinier de la prison ne prend même pas la peine d’éplucher les pommes de terre qu’il utilise pour cuisiner.  La prison procure rarement des fruits frais et, en moyenne, après beaucoup de discussions, chaque prisonnier bénéficie au mieux d’un kilo de fruits toutes les six semaines. Ce qui rend les maladies dues au manque de vitamines très courantes en prison.

Cuisiner en prison comporte toute une série de problèmes. Tout d’abord, il n’y a pas de réfrigérateur pour stocker le frais. Ce qui rend la cuisine problématique, surtout durant les mois chauds. Les réfrigérateurs de la prison ont été supprimés après que des inspecteurs y aient découvert de la drogue.  C’est un peu comme retirer tous les véhicules de la rue sous prétexte qu’on aurait découvert de la drogue dans l’une d’elles. La cuisine, en plus d’être sale, est très petite ; elle fait environ 3 mètres carrés.

Il existe également beaucoup de problèmes de communication. Les prisonniers n’ont  pas accès aux journaux ou aux magazines et n’ont pas le droit d’en recevoir de l’extérieur. La direction de la prison restreint également l’accès aux livres.  Je n’ai personnellement pas pu recevoir de livres qui m’auraient intéressés. Les livres ne posent pas de controverses dans les domaines de la philosophie, de la physique ou de la littérature. En ce qui concerne l’accès au téléphone, chaque prisonnier du bloc 6 a droit à trois minutes par semaine. Il va sans dire que trois minutes, ce n’est rien pour quelqu’un dont les êtres chers se trouvent à des milliers de kilomètres. Et même ces quelques minutes ont été supprimées pour tous les prisonniers en raison de circonstances imprévues. Les prisonniers sont au secret. J’ai été privé de téléphone à la prison de Karoun pendant longtemps, on m’a interdit de quitter l’endroit où je dormais et d’utiliser la bibliothèque de la prison.

Ce qui se passe derrière les murs de cette prison est  « indescriptible » et impossible à rapporter. Avant d’être forcé à le vivre, je n’en avais jamais fait l’expérience, je ne l'avais jamais  lu, je n'en avais jamais entendu parler. On n’a jamais dépeint une telle prison dans un livre ou un film. Il m’était inconcevable qu’un tel endroit puisse exister. Je suppose que cette tragédie vient du fait que certains sont obligés de passer tous les instants de leurs vies dans des conditions tellement insupportables, détenus dans un environnement petit, confiné et contaminé, surpeuplé de toutes sortes de prisonniers qui s’opposent. J’ai du mal à décrire un endroit manquant d’air frais ou d’un petit espace où les prisonniers puissent marcher un peu.

Durant les derniers mois que j’ai passés dans cette prison, j’ai parfois passé des jours et des nuits à mettre mes pensées et ma conduite en question, ce qui m’a amené à des conclusions surprenantes.  J’ai l’impression que ma vie glisse lentement d’un état où je vivrais comme un être humain à un état où je suis traité comme un animal. L’instinct de préservation et le désir de survie sont devenus mes principales motivations et mon souci principal. J’ai l’impression que rien n’existe que la survie. Quand je quitte la pièce par exemple, je prends grand soin à n’avoir de contacts avec personne. Si quelqu’un dormant dans la cour s’adresse à moi, je fais semblant de n’avoir pas entendu et je l’ignore brutalement. Quand je fais la queue pour les douches ou les toilettes, je lutte comme un humain préhistorique tout en tentant sans arrêt de limiter au maximum tout contact. Croyez moi quand je vous dis que je ne suis pas du tout chichiteux, j’ai l’impression qu’il faudrait même avoir peur de respirer ici. Durant les froides nuits d’hiver, quand je regardais deux ou trois prisonniers se tortiller sous une couverture humide et sale dans leur sommeil, j’étais choqué de mon manque de pitié et de compassion pour les autres. J’avais l’impression que j’avais complètement accepté que tel devait être le sort du monde et de l’humanité en général. Comment faire preuve de morale dans un endroit où les humains n’ont pas le courage, ne serait-ce qu’un instant, de se mettre à la place des autres ?

J’en ai peut-être dit assez, mais il reste tant à dire. J’ai peur qu’en dire plus ne rende cette lettre moins efficace, alors je n’en dirai pas plus. En écrivant cette lettre, mon espoir est de porter à l’attention des autorités les conditions catastrophiques pour que la situation de la prison de Karoun s’améliore. La situation est tellement malheureuse qu’on pourrait la décrire comme « à la frontière entre l’humanité et la barbarie. »

Zia Nabavi
Prison de Karoun, Ahvaz
Source : http://persian2english.com/?p=21915