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vendredi 16 août 2013

Lettre de Majid Dori - Je voulais écrire aux murs

Le militant étudiant emprisonné Madjid Dori a écrit une lettre de la prison Karoun d’Ahvaz où il a été illégalement transféré alors qu’il se trouvait auparavant à la prison de Behbahan.

Je voulais écrire aux murs, mais je sais que les murs s’écrouleraient en prenant connaissance de mon calvaire…

Behbahan est une ville où j’ai passé trois ans de ma vie sans même voir la ville. Lors de mon transfert à Ahvaz, en traversant les places Steil et Khareston, j’ai compris combien de souvenirs je partageais avec elles, même si je ne les avais jamais vues auparavant. J’ai compris combien de souvenirs j’ai de cette ville, sans même avoir marché dans ses rues, combien ses habitants me sont familiers, alors que je ne les ai jamais rencontrés. Behbahan : sans aucun doute, un jour je reviendrai marcher dans tes rues et tes ruelles pour compenser le temps perdu. Citoyens de Behbahan, je voudrais tant que vous sachiez combien je aurais voulu vous rencontrer ; je n’ai reçu de vous que des messages pleins de compassion et d’amour. Je vous envoie toute ma gratitude, vous avez été là pour moi. Je vous remercie pour la gentillesse que vous avez montrée à l’égard d’un hôte que vous n’aviez pas invité. Je vous en sais gré et j’espère vous voir un jour.

En route pour Ahvaz, il était environ 17h30, l’heure la plus chaude de la journée. La route était sèche et il y avait peu de circulation. Je ne voyais que collines et chaleur. Il n’y avait que montagnes et chaleur, il n’y avait que palmiers et chaleur. Le gardien qui m’accompagnait, il s’appelait Gholam, m’a menotté et entravé. J’ai protesté ; il m’a dit : «  Je sais mieux que toi. » Il avait raison. Il semble que la loi, ou ce qu’ils appellent la loi, comprend tout ; il y avait un autre homme, détenu pour affaire de drogue, qui se rendait dans un centre judiciaire de rééducation ; mais lui n’était pas menotté ou entravé. Cela m’aurait intéressé de savoir comment la décision avait été prise. Les entraves m’avaient blessé aux jambes ; même pour aller aux toilettes, le gardien refusait de me les enlever. D’où venait la décision ? Qui a fait ces lois ?

L’exil, le transfert, c’est un tourment de quitter une cellule de prison pour une autre cellule de prison, beaucoup moins de changer de prison, beaucoup moins de supporter un autre fardeau. La route, la chaleur, les entraves, un long voyage, l’éloignement de la maison, le manque de ceux qu’on aime, les soucis, les montagnes, le passé, le futur, un mirage, les collines, les épines, la jambe blessée par les entraves, la mauvaise conduite du gardien, la tristesse, pourquoi on a été emprisonné, l’emprisonnement actuel, les menottes, hier, le présent sans conclusion, demain, au-revoir, bonjour ….

Durant tout ce temps, j’ai écrit à tous ceux à qui je devais écrire pour demander de l’aide ; tout est tombé dans l’oreille d’un sourd ou sous les yeux d’un aveugle. Ils faisaient peut-être juste semblant d’être sourds. J’ai perdu plus de quatre ans de ma vie derrière les murs d’une prison, mais c’est une blessure qui n’a jamais guéri, comme une blessure ouverte d’où suinte perpétuellement la douleur. Cela explose, se fixe dans le temps, les amis partis, les chemins parcourus.

J’ai décidé d’écrire une lettre adressée à personne. Une lettre à personne, pas même à moi-même. Quand on ne m’écoute pas, quand on ne me comprend pas, alors, à qui devrais-je écrire, quand ils se considèrent comme le centre du monde et des parangons de justice. Ils sont tellement égoïstes et centrés sur eux-mêmes qu’ils voudraient que tout le monde leur ressemble. Existe-t-il une prétention plus grande ? A qui écrire ? A ceux qui m’ont infligé cette grande injustice? A qui écrire, quand, en l’espace de quatre ans personne ne s’est demandé pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir permis à mon avocat de présenter ma défense ? Pourquoi, sans preuve, m’ont-ils jugé coupable de ce que le juge lui-même avait trouvé sans fondement ?
Alors que le juge soi-disant indépendant a dit qu’il subissait des pressions. Pourquoi personne n’a demandé quelle sorte de pressions ? Des pressions qui venaient de qui ? Pourquoi, quand le verdict a été cassé par la cour suprême, moins de 10 jours plus tard, on énonçait le même verdict ?

L’accusation était partagée en deux parties : Moharebeh (être ennemi de Dieu) et propagande. Pourquoi la cour d’appel a-t-elle conservée l’accusation de Moharebeh pour laquelle je plaidais innocent, mais abandonné celle de propagande que je reconnaissais ? Pourquoi ma plainte en bonne et due forme contre le juge et le procureur n’a même pas été prise en compte ? Pourquoi m’avoir exilé ? Pourquoi ne m’avoir même pas accordé un jour de permission pour assister au mariage de mon frère, même après avoir déposé la caution ? Pourquoi 250 millions de tomans pendant deux ans ? Pourquoi le juge m’a-t-il exilé à Eizeh, alors qu’il n’y a même pas de prison là-bas ? Vous voulez dire qu’il ne le savait pas ? Pourquoi l’exil à Behbahan ? Et pourquoi l’exil à Ahvaz de nouveau? Pourquoi, pourquoi, et des dizaines d’autres pourquoi sans réponse?

J’ai passé deux ans et neuf mois à la prison de Behbahan. En raison de la conduite hautement recommandable de mes camarades de cellule et des gardiens, il y a des choses que je n’oublierai pas. Quand je suis arrivé à la prison Karoun d’Ahvaz, j’ai apprécié la cour et l’air frais, la vue du ciel, même s’il apparaît quadrillé ; je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de la cour de la prison de Behbahan couverte de plusieurs couches d’entrelacs de câbles. Quelquefois, en ville, il y avait beaucoup de poussière dans l’air, mais nous ne l’avons jamais sentie à cause des couches d’entrelacs de câbles qui couvraient la cour. Il y avait beaucoup d’air en mouvement là-bas, ce qui rendait l’endroit très chaud.

Chaque fois qu’un inspecteur ou un responsable venait, il le voyait. Je le leur ai dit des dizaines de fois, mais sans aucun résultat. Pouvoir respirer de l’air frais était un désir profond et voir le ciel un rêve. Une prison qui abritait de deux à deux fois et demi sa capacité, qui n’avait pas le nombre suffisant de sanitaires. De plus en plus de restrictions chaque jour, plus de contrôle chaque jour. Même les visites étaient de plus en plus limitées. Une prison sans bibliothèque. Des activités culturelles arrêtées par manque de 100 mille tomans. Même s’il n’y avait pas de salle de cours, pour obtenir une liberté provisoire, il fallait assister au cours et obtenir l’examen.
Quand de 10 à 12 personnes étaient dans la cour et plus de 300 tentaient d’utiliser les sanitaires, il ne restait plus d’endroit pour marcher. Le nombre de détenus qui devaient dormir par terre augmentait quotidiennement.

Les gardiens prenaient des décisions arbitraires, confiscation des livres et d’autre chose, même les sous-vêtements, et les empêchaient d’arriver jusqu’aux prisonniers. Ils ont fermé la cantine. Fumer était interdit, mais après des protestations, ils  ont vendu les Winston 6000 tomans le paquet. Le favoritisme accordait des points pour recevoir des privilèges, mais il était de plus en plus difficile de gagner des points. Les détenus n’étaient pas séparés selon leurs crimes. Les efforts des autorités de la prison pour remédier aux problèmes ne servaient à rien puisqu’ils ne recevaient pas assez de budget. Pas assez d’espace. Un nombre accru de prisonniers et pas de restauration. Une très mauvaise qualité de nourriture pour tenter d’économiser de l’argent et à cause de l’achat de nourriture bon marché et de mauvaise qualité. Même si les prisonniers tentaient de leur donner du goût, c’était réellement immangeable.

Les responsables et les inspecteurs ne se montraient habituellement que pendant les mois d’hiver, quand le temps était meilleur. Leurs inspections n’ont jamais rien donné de positif. Elles ne créaient que plus de restrictions, les prisonniers étaient surveillés plus étroitement pour qu’ils ne puissent rien divulguer. Et s’ils y arrivaient quand même, ils étaient exilés ou perdaient leurs droits à une libération provisoire. Sans parler de tous les préparatifs réalisés juste avant la visite des inspecteurs.

Je voulais écrire aux murs, mais je savais qu’ils s’écrouleraient en prenant connaissance de mon calvaire. Alors, j’ai décidé de m’adresser à des personnes en particulier. Parce que tout ce qui précède fait peut-être partie des normes des droits humains pour certains, et que je pourrais, sans le vouloir, mettre en question et/ou abîmer les critères des droits humains de ces messieurs, critères qui, à leur dire, seraient devenus la norme internationale pour les droits humains.

En ce moment, je suis à la prison Karoun d’Ahvaz. La courtoisie veut que je commence par saluer Ahvaz. Alors bonjour Ahvaz ! Voudrais-tu d’un hôte que tu n’as pas invité ? !

Madjid Dori – Prison Karoun - Ahvaz

Source: http://www.kaleme.com/1392/05/23/klm-154752/

mardi 14 décembre 2010

Déclaration de Madjid Dori pour le 16 Azar

Madjid Dori est un étudiant privé d’éducation et expulsé de l’université Allameh Tabatabaï de Téhéran. Il est emprisonné depuis le 9 juillet 2009 sans aucune libération provisoire. A l’occasion de la journée nationale de l’Etudiant (7 décembre), Madjid Dori a publié une déclaration depuis sa prison. En raison de problèmes oculaires et des restrictions qui lui sont imposées, cette déclaration a été publiée en retard.
Il est à noter que Madjid Dori a récemment refusé d’être enchainé pour un rendez-vous chez un ophtalmologiste en dehors de la prison. Ce refus lui a coûté cher puisque les fonctionnaires de la prison lui ont imposé de nouvelles restrictions. Voici le texte intégral de la déclaration de Madjid Dori.

Hommes et femmes en feu,
Leur chant le plus douloureux n’a pas encore été chanté
Le silence emplit l’air, le silence impatient
Comme il explose d’espérance
Ahmad Shamlou

Combien de temps encore sacrifierez-vous le Coran et fuirez-vous la réalité par l’oppression ? Combien de temps encore, au nom de la loi et de la religion, réprimerez-vous les dissidents et retarderez-vous l’inévitable ? Jusqu'à quand encore ignorerez-vous le mouvement Vert, le souillerez-vous de sang et le prendrez-vous au piège des ténèbres ?

C’est encore une fois le 16 Azar (7 décembre), la journée de l’Etudiant, le jour de nos universités, fer de lance des chercheurs, une journée qui a bien servi vos visées auparavant mais qui place désormais vos forces de sécurité en alerte. Votre peur, votre anxiété suffisent à prouver que nos universités sont Vertes de vie et non noires de mort. Nous sommes peut-être moins nombreux mais beaucoup plus tenaces. Les universités iraniennes misent sur le temps pour frapper votre sommeil paisible.

Que pensez-vous de nos universités ? Croyez-vous que vous les dirigez et que les étudiants sont vos soldats obéissants ? C’est un vœu pieux ! Les étudiants iraniens ne suivent pas aveuglement les ordres et s’élèvent contre la tyrannie sans tenir compte de votre pouvoir militaire. Nos universités ne s’inclinent pas devant des ignorants qui se prennent pour des hommes d’état pour ourdir notre destruction. Nous prendrons position résolument et nous saisirons nos chances dans cette bataille.

Nous méritons bien un gouvernement dont l’avènement a été bloqué par un homme dont les paroles sont basées sur des mensonges, un homme qui n’a pas peur de mentir. Les militants étudiants accueillent favorablement leur expulsion ; devenir une étoile est encore à la mode. Les responsables de nos universités ne pensent qu’à détruire et uniquement d’une poigne de fer.
Mon professeur de l’université Allameh était à quelques mètres de nous en prison. Mahdieh Golrou était dans la section des femmes. Empreints de fierté, ils ont arrêtés tous les étudiants et les professeurs, hommes comme femmes. Ils n’ont pas fait moins dans d’autres universités. D’innombrables étudiants ont été arrêtés et leurs peines d’emprisonnement qui s’accumulent prouvent que nos universités restent aux côtés de notre peuple et n’abandonnent pas le champ de bataille.

Nous avons été battus, mais nos universités l’ont supporté ; nous avons été massacrés mais nos universités ont tenu bon. On a attaqué nos cités universitaires mais nous avions pris position. Nous avons été tués mais nos universités ont continué le combat ; nous avons été emprisonnés mais nos universités ne se sont pas rendues. Voilà comment l’Iran est devenu une université et toute la population, des étudiants luttant pour la liberté et la démocratie. Université, nos cœurs t’embrassent, nos esprits se soucient de toi, nos lèvres crient ton nom.

Alors salut aux militants étudiants, aux héros, aux expulsés. Salut à tous les étudiants des facultés puisque être étudiant est devenu un crime. Salut à tous les professeurs d’ailleurs…. Salut aux indigents qui ont rejeté l’oppression et crié au nom de la liberté. Salut à un mouvement qui fut Vert, qui reste Vert et qui demeurera Vert.

La liberté approche sur la piste sanglante
Tellement imminente que j’en frémis
Que caches-tu dans ta main ?
Qu’est-ce qui enchaîne tes pieds ?
Liberté, arriverais-tu enchaînée ?

Humblement,
Madjid Dori - Prison de Behbahan
Azar 1389 (décembre 2010)
Source: http://persian2english.com/?p=17448

lundi 15 novembre 2010

La mère de Madjid Dori: « Où trouver refuge contre tant de cruauté ? »

Mercredi 10 novembre 2010 – Dans une interview avec Kalameh, la mère de Madjid Dori parle de la situation de son fils depuis qu’il a été exilé à la prison de Behbahan pour y purger le reste de ses 6 ans de prison : « Tout ce que mon fils demandait, s’était son droit à l’éducation. On a commencé par lui refuser ce droit puis on l’a suspendu et banni de l’université. Quand il a tenté d’informer les gens sur son sort, on l’a arrêté. Maintenant, ils prétendent que le Conseil de Défense du Droit à l’Education dont il est membre a été formé sur ordres des « Monaféghin »*, comme si nos enfants n’étaient pas assez intelligents pour décider seuls de leur propre destin. »

Il y a quelques semaines, Madjid Dori a été exilé à la prison de Behbahan, à des kilomètres du lieu de résidence de sa famille pour y purger le reste de ses 6 ans de prison. Il est avec les prisonniers de droit commun et la situation sanitaire laisse plus qu’à désirer. Malheureusement cette fois, ce n’est pas seulement Madjid qui est puni, mais sa mère et son père le sont aussi, obligés qu’ils sont de faire des kilomètres pour passer quelques minutes avec leur fils. En raison de cet éloignement, la famille de Madjid a du penser à la possibilité de déménager soit à Behbahan soit dans une ville proche pour se rapprocher de son fils.

Contenu de l’interview de Kalameh avec la mère de Madjid Dori :

Madame Dori, quelles sont les dernières nouvelles de Madjid ?

Comme vous le savez, après 16 mois à la prison d’Evine, Madjid a été transféré à celle de Behbahan alors qu’il n’a pas eu droit à un seul jour de liberté provisoire. Sa situation n’est certainement pas bonne. Il souffre de migraines et d’anémie. Nous avons appris qu’il avait eu des côtes fracturées en prison ; il ne nous en avait pas parlé pour ne pas nous inquiéter. Comme si tout cela ne suffisait pas, on l’a envoyé en exil dans une prison éloignée. En dépit des circonstances malheureuses, Madjid essaie toujours de garder bon moral et il ne se plaint jamais. Vous pouvez imaginer ce que ce doit être pour que mon fils répète sans arrêt : « La situation est tragique ici ! »

Comment supporte-t-il la prison de Behbahan jusqu’à présent ?

Les contacts téléphoniques avec la prison de Behbahan sont limités et nous n’arrivons pas vraiment à savoir comment va Madjid. Il semblait content de la conduite des autorités de la prison à son égard. A son arrivée, il n’y avait plus d’eau et mon pauvre fils qui avait voyagé des kilomètres depuis Téhéran, entravé, n’a même pas pu se laver la figure et les mains. N’oublions pas que les détenus de la prison de Behbahan ont été condamnés pour trafic de drogue, meurtre et relations illicites. C’est parce que les détenus ne sont pas séparés suivant les crimes qu’ils ont commis que nous sommes très inquiets pour lui.

Il y a du trafic de drogue dans cette prison et nous n’avons aucune garantie que notre enfant ne soit pas atteint. Je pense quelquefois qu’on a envoyé Madjid là-bas exprès pour lui faire du mal et réduire au silence les voix de ceux qui cherchent la liberté.

Est-ce que l’on vous a informé de l’exil de votre fils à la prison de Behbahan à l’avance ? Avez-vous pu le rencontrer avant son départ ?

Non, ils ne nous ont jamais contactés. Ils n’ont même pas permis à Madjid de nous appeler avant son départ pour Behbahan. On l’a gardé dans le bureau du procureur pendant 10 heures et on l’a envoyé directement à Behbahan. C’est quand il est arrivé à la prison de Behbahan qu’on lui a permis de passer son premier appel téléphonique très court pour nous informer qu’il était transféré. C’était la veille du jour des visites à la prison d’Evine. Ils m’ont même privé de 15 minutes de visite derrière une vitre. Est-ce leur définition de la justice ? Est-il juste à leurs yeux d’emmener notre fils sans nous en informer, sans nous permettre de lui rendre visite avant son départ pour un endroit si éloigné que nous ne pouvons pas aller le voir ?

Quelle est la situation générale et sanitaire dans cette prison ?

La situation est très difficile. Imaginez la situation sanitaire quand l’eau est coupée 7 à 8 heures par jour. Sans accès à l’eau, il n’y a pas d’hygiène. Mon fils n’a même pas un lit pour dormir. Il y a deux à trois cents détenus et une seule ligne téléphonique. Ils ont le droit de téléphoner un jour sur deux et pas plus de deux à trois minutes. La situation sanitaire nous inquiète au plus haut point ainsi que la présence de drogue qui est non seulement présente mais encore utilisée librement. 

Quelles sont les règles pour les visites à la prison de Behbahan ? Vivant aussi loin, à quelle fréquence voulez-vous aller voir votre fils ?

Les visites ont lieu le mercredi. Quand Madjid était à Evine, aller le voir nous prenait une journée entière. Maintenant qu’il est à 1.000 km, il nous faut au moins trois jours à chaque fois. Son père et moi irons voir notre enfant, notre chair, notre sang, même s’il se trouve à l’autre bout de la terre. Mais il y a ses frères et sa sœur. N’ont-ils pas le droit de voir leur frère ? Ces messieurs nous ont compliqué la tâche pour voir notre fils. Si c’est mon fils qui a commis une erreur, même s’il n’existe aucune preuve de cette erreur, pourquoi nous punir et nous déplacer, nous ? Il nous est actuellement impossible d’aller le voir toutes les semaines. Je dois ajouter que les gens de Behbahan ont été adorables avec lui. Plusieurs d’entre eux se sont rassemblés devant les portes de la prison pour lui rendre visite. Ils disaient que Madjid était leur invité et qu’ils voulaient s’assurer qu’on s’occupait bien de lui.

Est-il vrai que vous envisagiez de déménager à Ahvaz pour vous rapprocher de votre fils ?

Oui. Son père et moi n’avons pas la force de faire un si long voyage toutes les semaines. Nous ne sommes plus très jeunes et ne pouvons nous permettre de prendre l’avion. Les 16 mois que Madjid a passés en prison nous ont brisés. Chaque semaine, nous attendions impatiemment la visite et maintenant nous n’avons même plus ça. Notre seul recours et de trouver un petit logement dans nos moyens à Ahvaz pour pouvoir voir Madjid régulièrement. Nous ne pouvons pas abandonner notre enfant dans une nouvelle ville sans visites.

Avez-vous contacté le bureau du procureur ou d’autres autorités judiciaires depuis l’exil de Madjid à Behbahan ? Que disent-ils de sa dernière condamnation ?

Nous avons approché à de nombreuses reprises tant le bureau du procureur que toutes les autorités judiciaires que nous avons pu trouver, tant avant qu’après l’exil de Madjid à la prison de Behbahan. Le procureur en personne a demandé à Madjid d’écrire une lettre dénonçant toute relation avec la sédition et Madjid a écrit cette lettre en présence du procureur. Nous avons envoyé des lettres de recommandation de toutes les personnalités auxquelles nous avons pensé affirmant que Madjid n’était lié à aucun groupe. Avant d’envoyer Madjid en exil, ils ont pris ces lettres, mais ça n’a servi à rien. Maintenant, nous n’avons même plus le droit d’entrer dans leurs bureaux. Ils disent que le verdict a été énoncé et qu’ils ne peuvent rien faire pour nous. En dehors de Dieu, nous n’avons personne vers qui nous tourner. Nous ne savons où trouver refuge contre tant de cruauté. Ils ont envoyé notre enfant en exil et refusent même de nous écouter.

Madjid fait partie des prisonniers qui n’ont jamais bénéficié d’une libération provisoire. Qu’en est-il de ses droits à une libération provisoire maintenant qu’il a été exilé ? Que disent ses avocats à ce sujet ?

Avant de l’envoyer en exil, le procureur en personne m’a promis d’accorder à Madjid une liberté provisoire. Non seulement il ne lui a pas accordée mais il l’a envoyé en exil sans nous en informer. Nous avons envoyé trois lettres de requête de libération provisoire au procureur. Les trois fois, ils ont prétendu qu’elles s’étaient perdues. Comment trois lettres peuvent-elles se perdre dans l’institution judiciaire de notre nation ? Son avocat avait bon espoir d’obtenir sa libération provisoire en raison du terrible état de santé de Madjid et de la prison qui est en dessous des normes maintenant qu’il a été exilé à Behbahan. Malheureusement, et grâce au procureur de Téhéran, une lettre a été ajoutée au dossier de Madjid indiquant qu’il est interdit de libération provisoire, de visite ou de transfert. J’ignore si ce dernier acte du procureur est légal, mais ce que je sais c’est qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour faire du mal à mon enfant et pour le maltraiter. En dépit de son terrible état physique, ils ont envoyé mon fils dans un endroit sans service médical, sans lui permettre de quitter temporairement la prison pour recevoir les traitements médicaux dont il a besoin. Si ce n’est pas une injustice, je ne sais pas ce que c’est.

Comment vont les autres membres de la famille de Madjid depuis son exil ? Comment l’exil a-t-il affecté vos vies ?

Nos vies sont devenues des drames le jour de l’arrestation de Madjid. Nous n’avons pas eu un instant de paix depuis lors. Nous nous attendions à quelque chose de mauvais, ou à une sorte de mauvaise nouvelle. Maintenant qu’il a été envoyé en exil, nous n’aurons plus jamais l’esprit en paix. Nous ne savons que faire. A la nouvelle de son exil, j’ai du être hospitalisée quelques jours. En fait, notre famille est brisée. Les frères de Madjid essaient de faire tout ce qu’ils peuvent pour l’aider. Sa sœur et moi en sommes réduites à pleurer toute la journée. Nous ne pouvons rien faire que regarder notre enfant dépérir.

Votre fils est l’un des nombreux étudiants privés du droit à l’éducation et pourtant il a eu l’une des peines les plus lourdes. Pourquoi pensez-vous que Madjid, un étudiant étoilé**, a été traité si durement ?

Tout ce que mon fils demandait, c’était son droit à l’éducation. Ils ont commencé par le lui refuser, puis l’ont suspendu et banni de l’université. Quand il a tenté d’informer les gens sur son sort, ils l’ont arrêté. Maintenant, ils prétendent que le Conseil de Défense du Droit à l’Education dont il est membre a été formé sur ordres des « Monaféghin »*, comme si nos enfants n’étaient pas assez intelligents pour décider seuls de leur propre destin. A mon avis, ce type de conduite envers Madjid et d’autres étudiants a été pensée pour réduire au silence les autres étudiants qui manifestent contre leurs agissements illégaux.

En conclusion que voudriez-vous dire aux autorités judiciaires ? Que voudriez-vous leur demander ?

Voilà 16 mois que notre enfant innocent est incarcéré. Voilà 16 mois que nous crions haut et fort que notre fils n’est en rien lié avec quelque groupe que ce soit, mais ils refusent de nous écouter. Madjid lui-même a écrit plusieurs lettres dénonçant tout lien avec quelque groupe que ce soit, mais ça n’a servi à rien. On ne l’a même pas laissé se défendre au tribunal sous prétexte qu’ils avaient la preuve de son innocence et cependant, on l’a maintenant exilé vers une lointaine prison. Je demande uniquement que mon enfant soit libéré. Je veux seulement le revoir, entendre sa voix et embrasser son beau visage.


* Monafeghin: terme forgé par la république islamique d’Iran pour désigner les Modjaheddines Khalgh (OMK), un grand groupe d'exilés s’opposant au régime iranien. Depuis le soulèvement post-électoral de 2009, de nombreux Iraniens détenus illégalement se sont vus accusés sans fondement de Moharebeh [guerre contre Dieu] pour avoir eu des contact avec des groupes d’opposition au régime iranien et dans la plupart des cas, il est fait référence à l’OMK. L’accusation de Moharebeh peut entraîner un verdict de peine de mort ou de longue peine de prison.

**Etudiants étoilés : Le système de décerner des étoiles à l’encontre d’étudiants a été développé par le ministère iranien de l’enseignement supérieur. Les étudiants passant en conseil de discipline sont ainsi pénalisés. Quand un étudiant a un certain nombre d’étoiles, il est interdit d’éducation. Ce système est surtout utilisé contre les étudiants militants.


Source: Kaleme:  http://www.kaleme.com/1389/08/19/klm-37893


jeudi 4 novembre 2010

Majid Dori - Les habitants de Behbahan ont brisé ma solitude

Que celui qui tente de s’interposer entre toi et moi qui devenons nous voie sa demeure ruinée ;

En ton nom, liberté ; liberté que j’ai rugie et pour laquelle on m’a interdit de poursuivre mes études ;
En ton nom, liberté ; liberté que j’ai hurlée et pour laquelle je suis emprisonné ;
En ton nom, liberté ; liberté que j’ai prononcée et pour laquelle on m’a exilé
En ton nom, liberté ; liberté qui, une fois goûtée, immunise contre les chaînes, l’emprisonnement, l’exil et l’exécution
Je te salue, liberté ! Je salue le sang innocent versé pour ta conquête ;
Je salue les vies perdues pour la liberté.

Samedi matin, on m’a transféré d’Evine à la prison deBehbahan. On m’a accusé d’être un mohareb, un « ennemi de Dieu » et le tribunal du juge Pir-Abbassi m’a condamné ; un tribunal où mes avocats et moi-même avons été interdits de présenter notre défense.

Etre condamné pour moharebeh suscite la peur en tout être humain. Je suis devenu un mohareb pour avoir refusé de vivre comme un animal. Si défendre le droit à l’éducation, un droit indéniable et inaliénable pour chacun c’est faire la guerre à Dieu, alors, oui, je suis un mohareb. Si aider les prisonniers politiques, si faire preuve de compassion et de sympathie envers leurs familles c’est faire la guerre à Dieu, alors, oui, je suis un mohareb. Si publier le nom de ceux qui ont été tués et arrêtés, si trouver un avocat pour ceux qui ont été arrêtés sans raison et emmenés dans des endroits secrets par des personnes inconnues c’est faire la guerre à Dieu, alors, oui, je suis un mohareb. Oui, je suis un mohareb. Peu importe pourquoi ou comment, je suis fier d’être un mohareb, cette bataille vaut la peine d’être livrer puisque l'enjeu en est la conquête de la liberté.

Croyez-vous que si l’on entend dire que j’ai réconforté des familles de prisonniers politiques, soutenu un prisonnier politique et publié les noms des personnes tuées et arrêtées, on m’abaissera et on m’humiliera ? Croyez-vous vraiment que l’incarcération et l’exil puisse s’opposer à l’humanité ?

Ceux qui sont arrivés au pouvoir par la fraude, le mensonge et le reniement et qui s’y sont accrochés par la répression et l’intimidation auront recours à tous les moyens pour y rester. Ceux qui considèrent chaque acte humanitaire comme un mal, chaque pensée critique comme l’acte d’un mohareb et chaque idée innovante comme destructrice n’ont d’autre choix qu’une répression sans fin pour faire taire le peuple.

Nous voici à l’aube qui enterrera les ténèbres dans les cachots de l’histoire, en s’assurant que ceux qui ont perpétré ces crimes soient traînés en justice. Puisse Dieu aider ceux qui devront faire face au peuple demain avec la responsabilité de leurs agissements inhumains. Si seulement ils adhéraient aux slogans qu’ils scandent pour les autres et aux lois qu’ils citent si souvent ; si seulement ils mettaient en pratique ce qu’ils prônent et ce qu’ils prétendent être légal.

J’ai maintenant été transféré à la prison de Behbahan, au sud de l’Iran, une prison qui manque de service médical et culturel. A mon arrivée, je n’aurais jamais cru pouvoir continuer à supporter une prison où les prisonniers vivent ensemble quels que soient leurs crimes. Je ne pensais pas pouvoir survivre dans une prison sans prisonniers politiques, où la plupart des prisonniers ont commis des crimes comme le meurtre, le trafic de drogue et le vol. Je pensais me sentir seul et pas à ma place.

Mais les voix chaudes et familière des habitants de Behbahan ont réchauffé le sang glacé de mes veines. Quand les habitants de Behbahan se sont rendus à la porte de la prison le jour de visite et ont demandé à me voir, le millier de kilomètres qui me sépare de ma famille m’est devenue plus supportable.
Je n’étais plus seul. Je ne me sentais plus exilé. Aujourd’hui, de derrière les murs épais de cette prison, je rends hommage à chacun d’entre eux et je dis à mes parents : « Père, mère, je ne suis pas seul ici. Mes pères, mères, frères et sœurs de Behbahan ont brisé mes sentiments de solitude et d’exil. Je peux maintenant fièrement m’écrier, je suis moi aussi un habitant de Behbahan ! Les citoyens de Behbahan m’ont ouvert leurs bras. Je salue leur honneur et leur dignité ! »

J’attends le jour où, après tant d’efforts et de souffrances, toi et moi deviendrons nous…
Majid Dori
Novembre 2010
Prison de Behbahan

Source : http://persian2english.com/?p=16168