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jeudi 9 mai 2013

Rassemblement pour examiner l’indépendance des avocats – Shirin Ebadi – 5 mai 2013


Rassemblement pour examiner l’indépendance des avocats – Shirin Ebadi – 5 mai 2013

Le 29 avril, Maître Mandanipour, président des barreaux iraniens a annoncé : « Les barreaux ont le devoir de défendre l’intérêt national les plus grands atouts du pays en plus de défendre les droits des personnes. En raison des connaissances du droit tant national qu’international des membres des barreaux, il est de leur devoir de s’occuper de cette affaire ; il a donc été décidé d’organiser une étude juridique et historique sur le statut des trois îles qui sera mise en débat sur un forum civil. »

Sans doute, l’examen des problèmes juridiques au niveau international par les barreaux convient tout à fait, mais l’enjeu le plus important est que beaucoup des membres de ces barreaux dirigés par Mandanipour sont derrière les barreaux pour avoir défendu leurs clients, par exemple Nasrine Sotoudeh, Abdol-Fattah Soltani et Mohammad Seifzadeh. Ils sont emprisonnés pour ce que Mandanipour définit comme le devoir des avocats : la défense des droits des personnes Mais leurs clients étaient des détenus politiques ou d’opinion accusés de crimes par l'’état, les tribunaux du pays ont perdu leur indépendance et ils agissent conformément aux directives des agents de sécurité du gouvernement ; ces avocats sont donc actuellement en prison. Ils sont considérés comme complices dans les dossiers que l’état a montés contre leurs clients.

Les agents de sécurité et les tribunaux révolutionnaires partent du principe que les avocats partagent les idées des clients qu’ils tentaient de défendre. Mais la défense des droits des clients est le premier devoir d’un avocat et cela est plus important que la tenue d’un séminaire et la production de documents internationaux.

Alors, la question qui s’impose est : Est-il correct d’accuser un avocat d’être complice de ses clients inculpés ? Si la réponse est non, alors pourquoi ces avocats sont-ils emprisonnés et pourquoi d’autres avocats ont-ils été obligés de s’exiler après avoir purgé leurs peines pour les mêmes accusations de conspiration ? Exemples : Maîtres Mahnaz Parakand, Khalifeh-Lou, Mostafaï et Shadi Sadr.

Ce que les autorités sécuritaires ont infligé aux avocats qui avaient accepté de défendre des personnes accusées de délits politiques ou d’opinion n’est pas passé inaperçu aux yeux des autres avocats et ils ne veulent désormais plus défendre les personnes objets de tels chefs d’accusation. Exemple : les randonneurs américains injustement accusés d’espionnage et qui ont fini par être libérés contre le paiement de $500.000 ; aucun avocat indépendant n’a été assez courageux pour prendre leur défense en charge.

Depuis juin 2009, dans tous les dossiers où les avocats de la défense, plus de 50, ont été inculpés de complicité avec les chefs d’accusation portés à l’encontre de leurs clients, les barreaux n’ont pas joué leur rôle le plus important : la défense des droits de leurs membres. Ils n’ont absolument rien fait.

Alors, où est la faille de ce scénario ? Le problème est une loi spécifique que monsieur Mandanipour et les autres bâtonniers ne peut discuter ouvertement. D’après cette loi, les candidats au poste de bâtonnier doivent être approuvés par le ministère iranien du renseignement qui transmet sa décision à l’administration judiciaire qui nomme et confirme les bâtonniers. Dans le passé, le tribunal administratif s’est comporté comme le conseil des gardiens, c’est-à-dire qu’il rejetait les compétences et qualifications des personnes sans aucune justification. Exemple de ces disqualifications : Abdol-Fattah Soltani et moi-même.

Alors que les barreaux sont censés être présidés par des avocats choisis par leurs membres, ils sont en fait dirigés par des individus agréés par la justice d’état et le ministère du renseignement. Il n’est donc pas étonnant que les avocats n’aient personne pour défendre leurs droits.

Nous voyons bien que lorsqu’un acteur de cinéma est arrêté, ses collègues et ses camarades artistes protestent ; quand un ouvrier est détenu, les autres ouvriers signent des pétitions pour protester. Mais quand un avocat est arrêté, les autres avocats ne manifestent pas et sont indifférents.

Alors, plutôt que de féliciter monsieur Mandanipour de son organisation d’un rassemblement pour examiner les problèmes légaux du Golfe Persique, nous demandons qu’il organise auparavant un autre rassemblement pour examiner l’indépendance des avocats et débattre de la raison pour laquelle les représentants des avocats doivent être sélectionnés par le ministère du renseignement et non par leurs pairs.

Source : http://www.roozonline.com/english/opinion/opinion-article/archive/2013/may/05/article/need-a-gathering-to-examine-the-independence-of-lawyers.html

samedi 16 mars 2013

FeministSchool: Discours de Shirine Bahramirad : Les Femmes que nous sommes


FeministSchool: Discours de Shirine Bahramirad à l’exposition d’Amnesty International intitulée « Gardons le Cœur de l’Iran en vie » le 8 mars 2013, Miesbach:

Ce soir, je voudrais vous expliquer que les problèmes des femmes en Iran ne sont pas aussi tranchés qu’ils le semblent, comment nous nous arrangeons pour conserver une partie de nos droits et comment le gouvernement conserve son emprise sur nous.

Mais je vais commencer par une anecdote.

En Iran, les droits de sortie du territoire, de travailler, d’étudier, de divorcer et de garde des enfants n’appartiennent qu’aux hommes. Beaucoup de femmes l’ignorent jusqu’à ce qu’elles rencontrent un problème et elles ignorent alors qu’il existe des solutions légales pour résoudre leur problème. Grâce au travail des groupes féministes, mon mari et moi avons appris que nous pouvions ajouter des clauses à notre contrat de mariage pour éviter cela, mais nous en ignorions la terminologie exacte. Nous avons donc contacté deux militantes féministes de premier plan Noushine Ahmadi Khorassani, qui est par la suite devenue l’une de mes amies les plus chères et Shadi Sadr. Elles nous ont envoyé des textes avec la terminologie adéquate. Ce n’était cependant pas suffisant ; il existe également des conditions : que tout soit écrit et signé dans un bureau d’enregistrement pour être opposable devant un tribunal, parce que ces droits ne sont pas considérés comme naturels et l’époux doit les transférer à son épouse durant une période déterminée (pour nous, 50 ans). Le notaire et l’employé du service de l’état civil ont tenté d’empêcher Bavand de le faire. Ce fut la première influence du militantisme féministe dans ma vie et depuis lors, j’ai milité.

A l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes (25 novembre 2010), Noushine a suggéré que nous confectionnions des marque-pages et je devais en illustrer certains. Noushine voulait des photos de différentes personnes, des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, des religieux et des laïcs, des conservateurs et des modernistes, qui devraient tous écrire une phrase dans la paume de leurs mains pour protester contre ces violences. Elle voulait démontrer qu’en dépit d’attitudes différentes, tous pouvaient soutenir cette cause. Et les photographes devaient tirer le portrait de gens ordinaires, pas de célébrités ou de personnes de premier plan.

J’ai une grande famille qui se rassemble tous les 15 jours dans la maison de ma grand-mère. Nous sommes environ 40 : nous sommes proches en esprit mais de caractères très différents. Ce soir-là, tandis que nous bavardions, j’ai compris que c’était une bonne occasion de prendre des photos. J’ai expliqué ce que je voulais faire à mes cousins, mes oncles et tantes et mes parents en demandant leur permission. Mes parents et deux de mes cousins plus âgés se sont portés volontaires. L’une de mes tantes voulait qu’on prenne son jeune fils en photo et il a commencé à croire en ce qu’il défendait auparavant. Je les ai conduit un par un dans un coin de la maison où mon mari écrivait une phrase dans la paume de leurs mains et je les ai pris en photo pour montrer leurs paumes au monde. Tous nous entouraient en nous disant : « Tiens-toi comme ça, tiens ta main comme ceci, met ton foulard, retire ton foulard, etc » et la soirée a continué. On peut encore voir certaines de ces photos ici.

Une des photos que l’on retrouve sur les sites féministes et sur la couverture d’un livre appartient à Sara qui a 33 ans maintenant. Son père est un fondamentaliste qui la réveillait pour les prières du matin. Il ne lui a pas permis d’étudier à l’université pendant un an parce que l’université se trouvait dans une autre ville. Elle voulait que sa photo paraisse sur les marque-pages pour s’opposer à son père. Maintenant, elle travaille et je suis sûre qu’elle ne récite plus ses prières et qu’elle lit des livres et des articles féministes.

Une des autres photos est celle de ma mère ; elle a toujours été très pratiquante. Avant la révolution, elle a été expulsée de l’école plusieurs mois car elle refusait de retirer son foulard à l’école. Son père ne lui a pas permis, ni à mon autre tante, d’étudier à l’université car ce n’était pas convenable pour des filles. Elle m’a eu ainsi que mes deux sœurs avant ses 30 ans. Elle est entrée à l’université la même année que moi. Elle dirige actuellement un foyer pour enfants où elle prend soin de 15 garçons ; elle en a adopté deux.

Une autre de ces mains appartient à Ali, 24 ans, qui vient d’épouser sa petite-amie, ce qui ne serait pas arrivé dans cette famille vingt ans plus tôt. La mariée a dit en plaisantant que le marque-pages serait pendu au mur pour qu’il le voie le reste de sa vie.

Comme vous le voyez, les choses ont changé et continuent de changer mais cela n’a pas été simple. La famille, les institutions gouvernementales et les militants ont joué un rôle dans ces changements. Voici une anecdote que je vais tenter de vous relater.

Environ deux ans après la révolution iranienne de 1979, la guerre Iran-Irak avait commencé. Le gouvernement de la république islamique avait déjà rendu le hijab obligatoire pour les femmes. La révolution culturelle avait commencé, « nettoyant » les universités de ses étudiants et professeurs occidentalisés. L’université a été et est encore à l’origine de la plupart des oppositions politiques. Les universités ont été complètement fermées pendant deux ans. Ensuite, les étudiants ont dû passer au travers des mailles d’un comité de sélection établi dans toutes les universités. Bien sûr, les femmes n’étaient pas vraiment bienvenues. Elles pouvaient ne pas passer le filtre du comité par exemple parce qu’elles étaient « mal voilées ». Beaucoup de cursus, considérés comme non convenables, leurs étaient interdits. Les garçons et les filles n’avaient pas le droit de se parler et leurs échanges se limitaient à l’échange de notes prises pendant les cours dans les couloirs. Et pourtant, le nombre de femmes à l’université a beaucoup augmenté sous le nouveau régime et elles ont vite été plus nombreuses que les hommes.

La ségrégation des sexes et les restrictions imposées aux femmes s’appliquaient également dans les écoles et dans la rue. La police de moralité était partout et arrêtait les femmes dont les cheveux n’étaient pas correctement couverts. Les réunions de famille se tenaient avec précaution pour que les gardes révolutionnaires ne les découvrent pas, hommes et femmes y étant mélangés.

A cette époque, les groupes féministes n’agissaient pas publiquement. Le nouveau gouvernement islamique avait exécuté tant de membres des partis politiques qui avaient joué un rôle dans la révolution que personne n’osait tenir de rassemblement public. Les groupes de femmes étaient surtout des cercles privés. Leur activité la plus remarquable était la tenue d’une commémoration annuelle le 8 mars au domicile d’une des membres. Il y avait aussi des réunions mensuelles qui consistaient en projection de films, lecture de livres ou en discussions sur les idées féministes. Les oratrices les plus connues en étaient Shirine Ebadi, Mansoureh Ettehadieh et Mehranguiz Kar.

Après une période de reconstruction sous la présidence de Rafsandjaini, Khatami entra en fonction en 1997. C’était le candidat du parti réformateur, et, bien qu’étant clerc, il ouvrit le pays au militantisme. Les militants du droit des femmes ont finalement pu défendre leurs demandes de façon plus explicite. On trouva des espaces publics pour débattre des réglementations. Le nombre d’associations, de journaux et d’éditions féminines augmenta. A l’université, les études sur les femmes et la différentiation des sexes firent leur apparition et la toute première commémoration publique et légale de la journée internationale de la femme a été organisée le 8 mars 2000, ce qui eut pour effet la création du centre culturel féminin. Ce centre devint célèbre pour son approche innovante : manifestation et éducation concomitantes, ce qui par la suite servit de modèle à la campagne Un Million de Signatures.

Le centre a commencé par demander publiquement au gouvernement de ratifier sans condition la Convention sur l’Elimination de toute forme de Discriminations contre les Femmes, exprimée dans leur première lettre d’information appelée la Lettre de la Femme. Ce fut la première lettre ouverte signée par des militants du droit des femmes. Le centre culturel des femmes a commencé à recueillir les signatures de tous, militants ou non et à organiser des ateliers d’éducation.

Le gouvernement de Khatami a envoyé, en vain, la Convention à un parlement dominé par les conservateurs. Il y eut des manifestations organisées par les forces conservatrices et les jeunes clercs de Qom, le Vatican iranien, qui s’opposaient à la Convention.

Les militants du droit des femmes ont continué à faire feu de tout bois pour rejoindre la Convention. Le 8 mars 2003, le centre a organisé une manifestation au parc Laleh de Téhéran, parmi les orateurs, Shirine Ebadi, Noushine Khorassani et Shadi Sadr, pour protester contre le rejet de la Convention par le parlement. Lorsque Shirine Ebadi a gagné le prix Nobel plus tard cette année-là, le projet de ratification a gagné davantage de soutien.

Malgré tous ses efforts, Khatami n’a pas réussi à faire voter la ratification de la Convention par le parlement. Le sujet refit surface en 2009 lorsque la Coalition des Forces Féminines fut formée. C’était juste avant l’élection présidentielle de 2009 lorsque le contrôle culturel très serré s’est relâché temporairement. Les militants du droit des femmes ont saisi l’opportunité pour promouvoir leur point de vue. Noushine Ahmadi Khorassani a inauguré le Mouvement de la Convergence en demandant à divers groupes féministes de soutenir les candidats qui acceptaient d’incorporer les demandes des femmes dans leurs programmes politiques. La ratification de la Convention était l’une des principales demandes. Avec l’assignation à domicile des candidats favorables au mouvement, l’espace de liberté s’est de nouveau refermé.

L’ère Ahmadinejad aura été l’une des plus sombres pour les militants du droit des femmes depuis la révolution. La séparation des sexes à l’université a refait surface et s’est accéléré sous la pression du gouvernement. Dans certaines universités les filles et les garçons ont cours à des jours différents et beaucoup de professeurs laïcs ont été poussés vers la retraite.

Dans un geste soi-disant progressiste, Ahmadinejad a nommé, pour la première fois depuis la révolution, une femme, le Docteur Vahid Dastjerdi à la tête du ministère de la santé et de l’enseignement médical. Il est assez amusant de constater que son attitude envers la santé et le bien-être de la femme a été la plus sexiste jamais constatée. Elle a proposé la séparation des sexes à l’hôpital, s’est opposée à la Convention et est revenue sur la politique de contrôle des naissances menée depuis la guerre.

Le gouvernement d’Ahmadinejad a essayé de faire voter la loi de protection sur la famille. Cette soi-disant « réforme », surtout la section qui traite de la polygamie, a suscité une grande opposition des militants du droit des femmes. Ce projet suggérait que le mari n’avait pas besoin de la permission de la première épouse pour se remarier, il lui suffisait de prouver au tribunal qu’il en avait les capacités financières. Cette section du projet a été retirée sous les vives critiques des militants, des juristes et des journalistes.

Un autre projet de loi traitait de l’émission de passeport pour les femmes. Jusque-là, les femmes célibataires pouvoir obtenir un passeport et se rendre à l’étranger alors que les femmes mariées, quel que soit leur âge, avaient besoin de l’autorisation de leur mari pour déposer une demande. Le projet de loi initial tentait d’interdire aux célibataires de moins de 40 ans d’obtenir un passeport sans la permission officielle de leur tuteur, père, grand-père paternel, oncle ou juge religieux. Les militants du droit des femmes et de la société civile n’ont pas mis longtemps à s’y opposer. Le projet a donc été révisé et la limite d’âge a été retirée : aucune femme de plus de 18 ans n’avait le droit de quitter le pays sans l’autorisation de son tuteur, ce qui fut également critiqué et le projet a finalement été rejeté par le parlement.

Pour conclure, retour à la réunion familiale chez ma grand-mère. Il est maintenant clair, je l’espère que des filles comme Sara ne sont pas des exceptions. Les pères les plus conservateurs peuvent de nos jours permettre à leurs filles d’étudier dans une université lointaine parce que l’éducation est culturellement très importante pour les parents, et se faisant, la jeune-fille se met hors de portée du contrôle familial. Les grandes villes comme Téhéran permettent à des filles comme Sara, qui a fini par poursuivre ses études, de voir d’autres femmes jouir de leurs droits, ce qui les aide à échapper à la vie que leurs pères avaient prévue pour elles ! Ces changements sont possibles grâce à une combinaison de facteurs. La lutte féministe pour le changement des lois, pour l’éducation et pour présenter leurs demandes encore et encore y joue un grand rôle.

Ma mère croit encore en son hijab. Pour elle, il ne s’agit pas d’une loi du gouvernement. C’est sa religion et sa propre décision. Par définition, elle n’est pas féministe. Mais elle nous a appris à faire ce que nous pensions être bien. On ne nous a jamais forcé à porter le hijab ni à pratiquer la religion. Elle nous a toujours poussées à être indépendantes, à étudier et à travailler pour que nous ne dépendions pas de nos maris. L’éducation supérieure n’était pas une option, c’était une obligation. En entrant à l’université alors que nous étions déjà adolescentes, elle nous a prouvé qu’on pouvait avoir une maison pleine d’enfants et continuer ses études en même temps. Elle s’occupe à présent de 15 garçons, porte toujours le voile et récite toutes ses prières.

Ce que je veux dire c’est que ma mère et Sara n’étaient pas les seules à réussir à briser les barrières et à atteindre leurs buts dans un pays où la répression des femmes est soutenue par la loi. Il y a des millions de femmes qui, malgré toutes les restrictions qu’on leur impose, ont vécu leurs rêves sans avoir à rejeter catégoriquement un style de vie traditionnel ou à trahir leur religion. Il y en a d’autres qui sont aussi laïques que vous. Tout cela est possible grâce aux efforts des militants des droits des femmes comme celles dont vous voyez aujourd’hui les affiches.

Source : http://www.iranianfeministschool.info/english/spip.php?article497

dimanche 19 décembre 2010

Libérez Nasrine Sotoudeh - Communiqué de Presse n°1

Manifestation de militantes féministes devant le bureau des Nations Unis à Genève, Suisse.

Peuples du monde épris de liberté,

La vie de Nasrine Sotoudeh, avocate iranienne des droits humains et militante féministe est en danger. Nasrine a été arrêtée par les autorités iraniennes le 4 septembre 2010 pour ses activités de défense des droits humains en Iran et est emprisonnée depuis plus de 103 jours. Le procureur l’a inculpée de propagande contre l’état et d’agissements contre la sécurité nationale. Suivant la loi iranienne, l’inculpé peut rester en détention provisoire au maximum sept jours sans inculpation après la fin de l’enquête préliminaire.

De plus, la loi iranienne stipule qu’il est illégal de garder l’accusé à l’isolement après son inculpation. Et pourtant, Madame Sotoudeh a été maintenue à l’isolement depuis son arrestation et les tentatives de son avocat pour obtenir une libération sous caution sont restées lettre morte. Madame Sotoudeh a donc décidé de faire la grève de la faim pour protester contre l’illégalité qui a entouré son arrestation. Depuis le 4 décembre, elle fait également la grève de la soif.

Malheureusement, non seulement elle est toujours détenue en violation de ses droits humains, mais elle est en plus accusée de crime contre le code vestimentaire islamique iranien.

Nous, les signataires de cette déclaration, sommes un groupe de féministes dont beaucoup ont travaillé aux côtés de cette avocate courageuse ou bien ont été défendues par elle dans le passé. Les violations évidentes de ses droits humains fondamentaux et notre désir d’être solidaires avec elle nous ont conduit à faire un sit-in devant le bureau des Nations Unies de Génève à partir du 20 décembre 2010.

Nous appelons tous les esprits libres du monde, les féministes et tous les membres de la famille des droits humains à se joindre à nous pour exiger la libération de Nasrine Sotoudeh dès que possible. Merci de nous soutenir de toutes vos forces, que ce soit en nous rejoignant dans notre sit-in, en envoyant des mails et des lettres de protestation au gouvernement iranien, en vous rassemblant devant les ambassades d’Iran à travers le monde ou par n’importe quelle autre méthode. Aidez-nous s’il vous plait, pour que la voix de notre collègue emprisonnée soit entendue dans le monde entier.

Signataires :

Shirine Ebadi, Khadidjeh Moghaddam, Mansoureh Shojaï, Parvine Ardalan, Shadi Sadr, Asieh Amini, Mahboubeh Abbasgholizadeh

lundi 22 novembre 2010

Justice pour l’Iran, tout de suite ! - Shadi Sadr

Tout d’abord, je voudrais remercier Katharin et George Alexander d’avoir créé le prix du droit pour reconnaitre les mérites des avocats des droits humains dans le monde entier, eux qui ne reçoivent habituellement ni appréciation ni reconnaissance mais oppression et répression. Je suis très honorée que le comité du prix du droit Katharin et George Alexander m’ait trouvée digne de ce prix et je suis reconnaissante d’être parmi vous ce soir. Je remercie spécialement la Professeur Cynthia Mertins de tout ce qu’elle a fait ; sans elle je ne serais pas présente à cette cérémonie, en train de vous parler ce soir. Avant de commencer mon discours, Je voudrais dédier l’honneur du prix Katharin et George Alexander de cette année à deux militantes qui ont sacrifié leurs vies pour la liberté et la démocratie : Nasrine Sotoudeh, une avocate des droits humains de premier plan et Nazanine Khosravani, une journaliste courageuse, militante des droits civiques. Elles sont maintenant toutes les deux derrière les barreaux, subissent des pressions énormes, privées de leurs droits fondamentaux. Je voudrais vous demander une minute de silence pour leur souhaiter liberté et paix.

Je vais être honnête ; le choix du sujet de mon discours de ce soir a été à la fois facile et difficile. Facile, car je savais que je parlerais à un public bien informé des violations des droits humains en Iran. Difficile parce que je ne savais pas ce qui vous viendrait à l’esprit quand je dirais : « violations des droits humains en Iran ». Serait-ce l’écrasement violent des manifestants après les élections de 2009 ou bien la torture et les et les violations du droit des prisonniers ? Vous rappelleriez-vous des exécutions par lapidation ou bien des discriminations légales appliquées contre les femmes ? Et qu’en serait-il des détails ? Combien de noms vous viendraient à l’esprit ? Combien de visages gravés dans votre mémoire ? Combien de victimes ? Combien de contrevenants aux droits humains ? Vous souvenez-vous de certains noms ou n’avez- vous qu’une image générale, quelque part dans le monde, oui, ça existe sur une carte, c’est quelquefois difficile à trouver, les droits humains sont violés en général et nous nous opposons à la violation des droits humains en général.

En fait, de quoi parle-t-on lorsque l’on parle de violations des droits humains en Iran ?...On parle d’une longue liste d’exemples de violations des droits humains en Iran, systématiques et généralisés, dont le nombre ne fait que croître dans tous les domaines, des droits des femmes aux droits des minorités ethniques, des droits des enfants aux droits de minorités religieuses, de la liberté d’expression et d’association aux droits des homosexuels. Je ne souhaite de toute façon, pas aujourd’hui parler de cette longue liste générale. Je voudrais plutôt vous expliquer ce que les violations des droits humains en Iran signifient pour moi. Aujourd’hui, je voudrais faire émerger ces détails qui ne viennent pas spontanément à l’esprit, des noms, des visages, des gens.

Quand j’ai commencé à travailler avec des femmes condamnées à la lapidation, j’étais très bien informée des lois qui leur étaient applicables de par mes qualifications d’avocate. De par mes qualifications de journaliste, j’avais lu beaucoup d’articles dans les journaux sur elles, des informations sur une femme condamnée pour une liaison extraconjugale ou sur une autre qui avait tué l’homme qui tentait de la violer et ainsi de suite. Même comme ça, ces lois n’étaient qu’un amalgame de mots bruts dans les livres de droit et ces femmes se réduisaient à quelques phrases dans un journal du matin. Quand j’ai rencontré ces femmes en prison, que j’ai accepté de les représenter en tant qu’avocate, quand j’ai lu leurs dossiers épais, que je leur ai serré la main, que je les ai embrassé, quand j’ai vu la peur de la mort leur emplir les yeux et leurs enfants verser les larmes amères des séparations, je leur ai donné de l’espoir, les ai rendues optimistes ; et pourtant, mon propre cœur était las et je désespérais de pouvoir faire vraiment quelque chose pour elles. Ces femmes sont sorties des dossiers légaux et des journaux pour entrer dans ma vie. Leurs noms et leurs visages font partie intégrante de mes rêves récurrents.

C’est ainsi et par la « Campagne pour Arrêter la Lapidation pour Toujours » que mes collègues et moi avons pu sauver ces femmes des archives poussiéreuses de leurs dossiers et des journaux et raconter leurs histoires. Elles sont devenues des noms et ont retrouvé leurs visages. Elles ont attiré l’attention en tant qu’êtres humains et non plus en tant que simples statistiques dans les discours sur les droits humains. C’est certainement la principale raison qui leur a permis d’échapper à l’exécution et à la lapidation et qui a poussé la communauté internationale à exercer tant de pression sur le gouvernement iranien qu’il a dû amender son code pénal, bien que ces amendements n’aient pas encore acquis force de loi. Publier des histoires vraies, donner des noms et des identités à chaque partie de ce qui n’était auparavant qu’une masse informe de victimes de la lapidation, a vraiment rendu à la société sa soif d’obtenir justice pour ces noms. Nos histoires sur la vie de ces femmes, les discriminations légales dont elles ont souffert, leur pauvreté et leur illettrisme ont non seulement souligné leur passé mais aussi leur futur et celui de toutes ces femmes sans nom et sans visage qui leur ressemblaient. Nous avons donné à ces femmes un nom et un visage, après quoi beaucoup d’entre elles ont pu être libérées. Ce n’était peut-être pas une vraie justice après tant d’années passées en prison, luttant contre le cauchemar de la lapidation jour et nuit, mais nous avons réussi à ralentir le processus de mise en place de la lapidation pour les femmes.

Avec ce que j’ai appris de cette expérience, je me penche actuellement sur les exemples de torture sexuelle dans les prisons iraniennes durant ces 30 dernières années. Beaucoup d’amis me demandent « Les femmes iraniennes ont actuellement des tonnes de problèmes vitaux et essentiels, pourquoi dépenser ton temps et ton énergie sur un sujet dont tout le monde, y compris les membres de la famille des victimes, tentent tant d’oublier ? » C’est vrai, pourquoi dépenser tant de temps et d’énergie pour faire des recherches sur le passé alors qu’actuellement les violations des droits humains ont lieu en Iran, de façon systématique généralisée ?

J’ai été arrêtée en juin 2009 alors que je me rendais à une manifestation post-électorale. Pendant mon premier interrogatoire en prison, les yeux bandés, face au mur, celui qui m’interrogeait sur des sujets politiques et mes activités pour le mouvement des droits des femmes m’a soudain posé une question très personnelle sur mes relations matrimoniales. Je lui ai demandé ce que cette question avait à voir avec mon dossier. Il m’a fermement répété la question, exigeant une réponse. La douleur qu’il m’a infligée, lui l’autorité suprême, en pénétrant dans l’intimité de ma vie à moi, une prisonnière dénuée de tout pouvoir, était pour moi une expérience nouvelle. Après l’interrogatoire, j’ai passé des heures dans ma cellule d’isolement à penser à cette question. Je pensais que si le fait qu’il ait pénétré dans ma vie privée par le biais d’une question me causait tant de douleur, alors qu’en était-il de la douleur subie par ces prisonniers soumis à la torture sexuelle et au viol pendant toutes ces années ? Néanmoins, mon expérience personnelle ne suffit pas à justifier mon intérêt actuel pour la torture sexuelle en prison. Pour le justifier, je dois remonter le temps, repartir du début, quand les islamistes ont pris le pouvoir en Iran, au début de la république islamique d’Iran.

Il y a peu de documents disponibles sur la torture sexuelle et le harcèlement en prison pendant la première décennie qui a suivi la prise de pouvoir des islamistes en Iran. A ce jour, personne ne connaît exactement le nombre de prisonniers exécutés uniquement pour leurs idées politiques entre 1981 et 1988. Il n’existe pas de statistiques exactes sur les massacres en prison en 1988. J’ai promis de ne pas parler aujourd’hui de statistiques et de nombres mais de spécificités, de personnes et de visages. Je veux parler de trois cas qui posent des questions dérangeantes.

Le premier nom, le premier visage est celui de Niloufar Tashayyod, lycéenne de 15 ans. Elle a été arrêtée au lycée pour avoir participé à une manifestation anti-gouvernementale et y avoir distribué des tracts d’une organisation de gauche dont elle était sympathisante. Elle a été condamnée à mort. L’organisation dont elle était sympathisante condamnait la lutte armée et soutenait la lutte politique. Elle a été jugée sans avocat lors d’un procès qui a duré moins de 5 minutes et a été exécutée dans les 3 mois qui ont suivi son procès, sans pouvoir voir sa famille une dernière fois. Des années plus tard, une de ses codétenues a écrit : « J’étais allongée près de Niloufar ; elle m’a pris la main et m’a dit : « J’ai peur de mourir. » Je l’ai regardée sans savoir que dire. Mon cœur tremblait. Comme elle, je n’avais aucune expérience sur le sujet. J’ai pris sa tête dans mes mains et je lui ai dit tout doucement pour ne pas réveiller nos codétenues : « Chère Niloufar, qui a dit que tu allais mourir ? » Elle m’a serré très fort dans ses bras comme une enfant abandonnée et m’a dit : « Ils ne me laisseront pas sortir d’ici. » Puis elle a commencé à pleurer doucement. » Elle a été fusillée par un peloton d’exécution en septembre 1981.

Les membres des familles des jeunes filles vierges exécutées dans les années 80 pour leurs activités politiques ont attesté devant des enquêteurs internationaux que les jeunes filles étaient violées avant leur exécution. Ils pensent que, suite à la croyance religieuse disant qu’une vierge exécutée allait au paradis, les autorités de la république islamique d’Iran mariaient puis violaient les jeunes filles dans la nuit précédant leur exécution pour empêcher leurs opposantes d’aller au paradis. Pour moi qui fais des recherches sur le sujet plus de 30 ans plus tard, le viol violent de jeunes prisonnières vierges avant leur exécution n’est pas qu’une affirmation qui aurait perdu de son impact à cause d’un usage excessif. Aujourd’hui, ma question précise est : Niloufar Tashayyod, à peine 15 ans quand elle a été exécutée, a-t-elle été violée avant que d’être exécutée ?

Le deuxième nom, le deuxième visage est celui de Zahra Kazémi, reporter photo arrêtée le 23 juin 2003 alors qu’elle photographiait un rassemblement de membres des familles des prisonniers politiques devant la prison d’Evine à Téhéran. Son corps sans vie a été rendu à sa famille 18 jours plus tard. Les autorités gouvernementales ont annoncé que sa mort était due à « un objet contondant ayant heurté sa tête ». La seule personne incriminée dans ce dossier a été acquittée plus tard. Néanmoins, le médecin du ministère iranien de la défense, qui travaillait dans un hôpital militaire où elle avait été transférée, a quitté l’Iran en 2004 et a demandé asile au Canada. Il prétend qu’après avoir examiné le corps de Zahra Kazémi 4 jours après son arrestation, il a relevé des traces de bastonnade sévère, de torture et de viol. Elle a ensuite souffert d’une hémorragie cérébrale due à l’impact d’un objet alors qu’elle tentait de résister et est morte à l’hôpital. Aujourd’hui ma question précise est, par qui et comment Zahra Kazémi a-t-elle été torturée sexuellement et violée ?

Le troisième et dernier nom, le troisième et dernier visage dont je souhaite parler aujourd’hui est celui de Taraneh Moussavi. Comme les deux autres, elle pose aussi une question obsédante dont l’existence même est niée par les autorités iraniennes. On dit qu’elle a été arrêtée lors d’une manifestation post-électorale en 2009. Un temoin oculaire a déclaré : « La police anti-émeutes nous a mis dans des fourgons et nous a emmenés dans des centres de détention du nord de Téhéran où nous avons été torturées physiquement et psychologiquement. Taraneh était parmi nous. Elle était belle de visage et de corps et bien habillée. C’est son interrogatoire qui a duré le plus longtemps. Elle avait les yeux verts. Cette nuit-là, j’ai été libérée avec un groupe d’autres détenus. Avant notre libération, on a envoyé un autre groupe en d’autres lieux. Mais les forces en civil ont gardé Taraneh et ne lui ont même pas permis de contacter sa mère.

Pendant trois semaines, sa famille n’a eu aucune nouvelle, puis un inconnu a appelé la mère de Taraneh au téléphone pour lui dire que sa fille était hospitalisée pour un accident de voiture qui lui avait causé un déchirement de l’utérus et du rectum. Le corps sans vie de Taraneh a fini par être rendu à la famille ; en raison des menaces des services de sécurité, la famille de Taraneh n’a pas encore fait connaître sa version des faits.

Aujourd’hui ma question est : que faut-il faire pour que la famille de Taraneh puisse donner sa version et exprimer à haute voix son histoire pleine de chagrin ?

A mon avis, nous devons savoir aujourd’hui ce qui est exactement arrivé à Niloufar, Zahra et Taraneh durant les dernières heures de leurs vies. Quels ont été les responsables de leur harcèlement et de leur mort ? Qu’est-ce que leurs familles et leurs amis ont enduré au milieu de tant de peur, de chagrin et d’humiliation ? Non seulement les Iraniens, mais le monde entier doit entendre ces histoires tellement dignes être dites et répétées, qui méritent tellement être entendues, non seulement parce qu’elles ouvrent une fenêtre sur un chapitre tu de la souffrance humaine, mais encore et surtout pour qu’elles ne se reproduisent plus jamais.

Ma génération, une génération qui est venue au monde, est allée à l’école et à l’université sous la république islamique, a peu d’information sur les violations généralisées des droits des prisonniers dans les années 1980. Il y a même pire ; la censure complète et absolue des nouvelles et des informations sur cette période a fait que ma génération a fini par croire l’histoire officielle, en gros que les personnes exécutées dans les prisons étaient des terroristes qui avaient tué des innocents dans la rue. C’est pourquoi, même ceux qui possèdent un minimum d’information sur ce qui c’est passé pendant ces années noires ont peine à sympathiser avec les victimes et leurs familles. Nous avons assimilé la propagande du gouvernement et cru que des gens comme Niloufar Tashayyod étaient des terroristes qui avaient posé des bombes et méritaient donc être torturés et exécutés Jusqu'à juin dernier, nous croyions qu’un écrasement de l’opposition par le gouvernement tel que celui des années 1980 ne se répéterait jamais. Mais ce qui c’est passé pendant l’écrasement des manifestations post-électorales nous a clairement démontré que ce que nous pensions était erroné. Les violations des droits humains se sont tellement généralisées qu’elles ne pouvaient être comparées qu’aux événements de la première décennie post-révolutionnaire. Bien que ces évènements, le tabassage, l’emprisonnement et même le meurtre des manifestants dans la rue aient rendus la jeune génération plus réceptive aux violations des droits humains en Iran, notre histoire n’a pas rencontré la leur. Nos peines et nos souffrances ne se sont pas liées aux nôtres comme si nous étions les nous étions les premiers à ressentir de telles maladies et si tout ce qui nous avait précédé n’était que le passé et n’avait aucune relation avec le travail que nous effectuons aujourd’hui. Au mieux, il reste des chiffres dans des livres et des histoires des générations précédentes : 3.000, 5.000, 7.000 et 20.000 personnes. Pas de noms, pas de visages. Nous avons parlé à de multiples reprises de la nécessité de faire la lumière sur les faits entourant la mort de Taraneh Moussavi, de l’urgence de juger les responsables de cette grave injustice et du droit de sa famille et de ses amis de raconter leur propre histoire, de faire leur deuil et d’exiger le châtiment des acteurs et des instigateurs de tout ça. Et pourtant, nous n’avons jamais parlé de Niloufar Tashayyod et des autres femmes dans son cas. Alors que, si l’histoire exacte de la vie de Niloufar Tashayyod avait été publiée, ceux qui violent les droits humains n’auraient pas été impunis et ne n’auraient pas pu continuer leurs menées et attaquer sexuellement Zahra Kazémi durant son interrogatoire et la tuer. Peut-être que, si les acteurs et les instigateurs de la mort de Zahra Kazémi avaient été présentés au public et jugés équitablement, il n’y aurait plus de forces de sécurité pour oser isoler Taraneh Moussavi de la foule pour la conduire à la mort. Nous avons davantage de sympathie pour les nouveaux noms, les nouveaux visages. Nous avons plus de sympathie pour Taraneh Moussavi que pour Zahra Kazémi, et plus pour Zahra Kazémi que pour Niloufar Tashayyod. Malheureusement, le reste du monde aussi connaît mieux et a plus de sympathie pour les nouveaux noms que pour les anciens.

Historiquement parlant, Taraneh Moussavi représente la suite de Zahra Kazémi qui elle-même suivait Niloufar Tashayyod. Mais en Iran, nous sommes face à des expériences historiques fragmentées. Voilà plus d’un siècle que nous combattons pour la démocratie et la liberté, mais nous sommes restés sur la ligne de départ sur beaucoup de fronts. L’année dernière, nous avons été témoins de la manière dont le gouvernement a traité de façon injuste et inéquitable beaucoup qui, comme moi, ont participé aux manifestations post-électorales pacifiques, les accusant de Moharebeh, ce qui signifie prendre les armes contre le gouvernement et est passible de la peine capitale. Nous sommes cependant incapables de relier cette distorsion systématique des faits par le système judiciaire iranien à ce qui a filtré du passé. Nous n’avons pas pu totalement envisager que, si le viol et la torture sexuelle ont été commis en Iran après les élections, ce n’était pas nouveau ni sans précédent. Ce fait, bien qu’ordinaire, n’avait jamais été relaté, les faits l’entourant jamais éclairés et les acteurs et participants jamais punis justement, et donc cela c’est reproduit. Dans l’esprit du public, tous les prisonniers exécutés après les élections ont été victimes de violations des droits humains. Nous leur avons rendu le respect qui leur est dû ainsi qu’à tous ceux qui ont été accusés sans fondements et pourtant, nous n’avons pas étendu ce respect aux victimes des violations des droits humains de notre histoire passée. Il semble que la génération précédente n’ait pas réussi à raconter son histoire et à la transférer à notre génération qui, à son tour, sous le joug d’une lourde censure, n’a pas eu de contact avec les rapports validés de cette époque. Il est donc maintenant temps, une fois pour toute, de relier toutes ces histoires et d’en faire une histoire uniforme ou à tout le moins uniformément acceptable. Si nous ne le faisons pas, je crains que la génération de ma fille, la troisième depuis la révolution, ne se souvienne plus de Taraneh Moussavi parce que justice n’aura pas été faite sur son cas, de la même façon dont nous ne nous souvenons plus de Niloufar Tashayyod et des milliers d’autres dans son cas pour lesquelles nous ne demandons pas justice. Pire, aujourd’hui où nos blessures saignent encore, si nous n’honorons pas les blessures anciennes des autres, alors la prochaine génération agira de même et ne respectera pas nos blessures qui vieilliront avec l’âge. La recherche de la justice, sans séparation artificielle d’espace temps, sans diviser l’histoire et lui donner de priorité, est le devoir historique de ma génération.

Maintenant, vous vous demandez quel peut bien être le rapport entre la longue histoire de ma génération, son lien avec le passé et vous citoyens américaines qui n’avez pas la même histoire et les mêmes problèmes.

Dans ce monde global, nous savons tous que, dans bien des cas, le courage individuel a changé le cours de l’histoire. L’histoire ne peut nier le rôle d’instrument que le courage de Rosa Parks a joué dans le Mouvement des Droits Civiques Américain. Aujourd’hui sur le champ de bataille des droits des citoyens, il nous faut tirer des leçons des expériences individuelles et collectives des autres pour obtenir les droits humains. En même temps, nous avons besoin du courage individuel et de l’ingéniosité de chacun d’entre vous ; cela a une importance capitale pour être efficace au niveau mondial. Je considère que le prix Katharin et George Alexander pour le droit que vous m’avez décerné est une mesure de longue haleine qui aidera à rendre possible la narration de l’histoire individuelle de tous les Iraniens qui se sont battus et se battent encore pour atteindre l’égalité et la liberté.

En ce moment, tout le monde parle de « Démocratie en Iran », « Démocratie pour l’Iran » et « Démocratie sur l’Iran ». Il y a d’énormes différences de sens entre ces « conjonctions et prépositions », mais pour moi il est clair que, sans justice, et je veux dire justice tout de suite, il n’y aura pas de démocratie en Iran. Le travail de la société civile iranienne est bien sûr important, mais la communauté internationale peut largement aider par exemple en mettant en place des programmes d’éducation pour transférer les connaissances d’expériences similaires dans d’autres pays, soutenir les recherches et la documentation des violations des droits humains, aider à préparer les listes noires des noms de ceux qui ont participé aux violations des droits humains généralisées, et soutenir les efforts pour convaincre les gouvernements et les Nations Unies de la nécessité de prendre des mesures efficaces contre ceux qui les perpètrent. Chacun de ceux qui sont d’accord avec moi devrait commencer à réfléchir tout de suite sur la façon de donner une meilleure place aux noms et aux visages des Niloufars, des Zahras et des Taranehs chaque jour et ainsi de rendre le monde dans lequel nous vivons moins sûr pour les violeurs.

Dans l’espoir que la justice triomphe en Iran, avec tous mes remerciements.

Source : http://www.asre-nou.net/php/view.php?objnr=12134

mercredi 24 février 2010

Shadi SADR: "la violence n'appartient pas à notre culture"

Shadi SADR, avocate, journaliste, militante des droits de l’Homme et activiste politique dont le courage lui a valu d'être emprisonnée il y a quelques mois a eu un entretien avec Voice of America (VOA) après la réunion de l’ONU à Genève au sujet des droits de l'Homme en Iran, le lundi 15 février 2010. La traduction de cet entretien en Français ci-dessous a été réalisée par Ghazamfar. La traduction en anglais est disponible ici.

Shadi SADR, fait preuve d'un courage exceptionnel. Elle a été sur tous les fronts malgré les menaces, malgré son emprisonnement. Le 5 Mars 2010, elle interviendra lors d'un colloque à Francfort à quelques jours de la journée internationale des femmes (8 Mars). Elle symbolise à elle seule le combat des femmes iraniennes, leur détermination et leur contribution décisive au mouvement vert.
 

Traduction de la vidéo

Journaliste: Une conférence de presse a eu lieu suite à la réunion sur les droits humains à Genève. Shadi Sadr, avocate et militante féministe en était l’une des participantes. Comment la république islamique pourra-t-elle se défendre face au rapport qu’elle a publié alors que les militants des droits humains se sont rassemblés et que de nombreux meurtres et arrestations de militants des droits civils et politiques ont eu lieu ?

Shadi Sadr: La plus grande partie du rapport publié par la république islamique décrit notre constitution et nos lois pour montrer à la communauté internationale que nous avons des lois en Iran. Il est vrai que ces lois existent et qu’elles pourraient améliorer la situation des droits humains en Iran jusqu’à un certain point, mais à condition d’être respectées. La principale question c’est la mise en application de la loi et la règle de la loi en Iran. De ce point de vue, le rapport du gouvernement se tait ou présente des informations erronées.

Le problème ne se limite pas à la situation des prisonniers politiques ou des violations des droits humains après les élections. Par exemple, le problème de la « loi sur la famille » en Iran. Ce qui m’intéresse, c’est qu’après avoir combattu la loi pendant trois ans et montré sa nature « misogyne » ; il rend légitime la polygamie et encourage les « mariages temporaires » ; le gouvernement iranien a indiqué dans son rapport que la « loi sur la famille » fait partie des lois en cours de ratification par le congrès pour améliorer la situation des femmes en Iran. Pour les représentants des autres pays qui ne connaissent pas cette loi, il suffit de penser qu’il y a une loi en cours de ratification qui soutient les femmes et les familles. C’est parce qu’il ne connaissent pas réellement le contenu de notre législation. Nous nous efforçons ici d’expliquer plusieurs points comme celui que je viens de citer et de montrer que le contenu de ce rapport n’est pas véridique.

Un autre point que le rapport du gouvernement iranien met bien en avant : les organisations internationales de droits humains mettraient la pression sur l’Iran en tentant de lui imposer les valeurs et les normes occidentales, donc les organisations internationales de droits humains sont contre notre culture. Finalement, ils prétendent que les organisations internationales de droits humains sont contre l’islam et que c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent accepter beaucoup de leurs lois. Je pense que la question qui mériterait d’être posée c’est la polygamie est-elle acceptable dans la culture iranienne. Et aussi, dans quelle partie de la culture iranienne est-il permis de battre des manifestants pacifiques qui cherchent simplement leurs votes et s’opposent aux décisions prises par des politiciens ? Il n’y a pas de violence dans notre culture. Une violence d’une telle ampleur dans la rue est absolument contraire à notre culture.

Justifier les violations des droits humains en utilisant la culture iranienne comme excuse n’aide pas la cause ; cela abîme l’image des Iraniens aux yeux de la communauté internationale. La communauté internationale est face à un gouvernement qui admet l’exécution et la lapidation, encourage la polygamie, bat les protestants et torture et tue les prisonniers. Ils font tout ça et l’attribue à la culture iranienne. Vous voyez ce que cela veut dire ?

Journaliste: Critiquez-vous la façon dont les rapports sont rédigés à cette importante réunion de l’ONU? Les décisions et les déclarations émanant de la convention de l’ONU sur les droits humains sont très importantes. Y a t il des points que vous aimeriez évoquer sur la conduite de la convention ?

Shadi Sadr: Voyez-vous, le processus d’examen des violations des droits de l’homme dans les pays est nouveau. A cause de toutes les restrictions mises par le gouvernement iranien sur les militants civiques ou politiques en Iran, nous en savons très peu sur les mécanismes et les processus de la commission des droits humains de l’ONU. C’est ce qui a rendu nos espoirs complètement utopiques parfois. Ici, il nous faut être réalistes et comprendre que ce sont les gouvernements qui jouent les rôles principaux dans ce mécanisme. Nous, les militants des droits civiques et humains, ne sommes pas les décideurs ici, nous ne pouvons qu’influencer le résultat. Les processus sont très complexes et bureaucratiques. Des milliers d’intérêts politiques sont en jeu. Même ceux qui prétendent être très impliqués par les violations des droits humains en Iran peuvent même éviter de s’exprimer à cause d’accords politiques ou économiques conclus secrètement.

Je pense que quelques points sont importants dans ce processus complexe. D’abord, nous ne devons pas en attendre trop. C’est un processus. Ce qui se passera lundi ne sera qu’un début. Lundi, ce n’est que l’ouverture du dossier. Nous aurons largement le temps dans les mois à venir, surtout en mars pour influer sur ce processus; c’est à cette époque que les décisions finales seront prises. Il est aussi important que nous exigions des normes internationales et de clarifier ce que essayons d’atteindre de ce processus. L’ONU et la commission des droits humains ne vont pas répondre à tous nos vœux. Nous devons seulement influencer le processus.

Il est aussi très important que tous les militants des droits civiques participent à ce processus parce que le gouvernement iranien a annoncé dans son rapport que le rapport national iranien avait été écrit en coopération avec des groupes de droits civiques, mais aucun n’est nommé dans son rapport. Il y a 30 organisations représentant l’Iran qui prétendent être des ONG de défense des droits civiques. Alors que la plupart des militants des droits civiques sont soit en prison, tués ou ont fui le pays, il faut trouver qui sont ces 30 groupes de droits civiques. Qui sont ces personnes représentant les droits civiques en Iran ?
Je pense également que, pour affecter le processus, les manifestations devant l’ONU doivent être de grande ampleur.


Autre texte de Shadi Sadr disponible sur ce blog: 

L'Ayatollah Montazeri: du pardon à l'éradication de la violence

ps: si vous avez accès à d'autres traductions des textes de Shadi Sadr en Français, veuillez nous les transmettre pour publication sur ce blog.   

mardi 22 décembre 2009

L'Ayatollah Montazeri: du pardon à l'éradication de la violence

La mort de l’Ayatollah Hossein-Ali Montazeri, l’un des fondateurs de la République Islamique et religieux de très haut rang entré en dissidence depuis plus de 20 ans, a engendré une réaction massive de ses sympathisants, en marge des cérémonies de commémoration organisées hier à Qom. L’Ayatollah Montazeri avait osé critiquer, dès 1986, les exactions commises dans les prisons de la République Islamique sous l’ordre religieux (Fatwa) de l’Ayatollah Khomeini. Nommé dauphin du Guide suprême de la révolution islamique, l’Ayatollah Montazeri a été destitué de cette position en raison de son opposition à la transformation progressive du régime en une dictature religieuse totale.

Il écrivait il y a encore quelques semaines que ce régime n’était ni une république ni islamique, qu’en tant qu’un des fondateurs de ce régime, il ne pensait absolument pas que ce système de gouvernement (Velayat-e Faghih), dont il était à l’origine, allait devenir une dictature religieuse, qu’il avait honte pour toutes les exactions commises dans les prisons, qu’il se sentait totalement responsable et qu’il demandait pardon aux victimes.

Il a été un soutien moral très précieux pour le mouvement vert depuis l’élection du 12 Juin 2009. Sa place et sa légitimité dans la hiérarchie religieuse chiite ont également joué un rôle clé dans la désolidarisation d’une grande partie du clergé iranien des éléments les plus réactionnaires et violents du régime (Mesbah Yazdi, Khatami, Janati, Yazdi, Khamenei, etc.).

Alors que sa mort déchaîne les passions et génère un nouveau cycle de manifestations en Iran, nous traduisons sur ce blog un article remarquable publié hier par Shadi SADR, avocate, journaliste, militante des droits de l’Homme et activiste politique dont le courage lui a valu d'être emprisonnée il y a quelques mois. Cet article a pour ambition de s’inspirer de l’héritage politique de l’Ayatollah Montazeri et en particulier de son courage et de son humanisme, pour proposer une méthode d’éradication définitive de la violence de la société iranienne. Car au bout du compte, tel est l’objectif majeur de la Révolution en cours en Iran.

Nous rendons hommage à Shadi SADR, à ces hommes et femmes qui prennent des risques considérables pour éclairer tout un peuple et dont la parole est en soi une énorme source d’espérance et d’inspiration après 3 décennies de malheur.


(la traduction en français est disponible ci-dessous. si vous pouvez traduire cet article en anglais, ce serait très bien. d'avance merci.)

Autre lien sur ce blog: Lettre traduite en français de l'Ayatollah Montazeri: lien

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Ce passé qui ne s'oublie pas (lien)
par Shadi SADR

Lundi, 21 décembre 2009 (30 Azar 1388)


Cette demande de pardon aux victimes, est le début d’un processus irréversible de création de "notre propre Histoire" fondée sur la mémoire collective qui sera le seul garant que dans l’Iran du futur, les violations systématiques des droits de l’Homme ne se produiront pas.

L’Ayatollah Montazeri est décédé le jour où Hamid Karzai, le président afghan a présenté son nouveau gouvernement au parlement. A premier abord, ces deux événements politiques pourraient ne pas paraître liés et d’une importance égale pour nous Iraniens, mais ils rappellent tous les deux les violations des droits de l’Homme et l’absolue nécessité de poursuivre en justice les instigateurs et les exécuteurs de crimes contre l’Humanité.

En Afghanistan, parmi ceux qui ont fait leur entrée ou qui ont été confirmés au sein du gouvernement Karzai, il y a des personnes suspectées de crimes de guerre, que les Afghans appellent aussi "Seigneurs de guerre". Il est important de noter que malgré le changement du système politique, la justice n’a pas encore triomphé en Afghanistan. Les activistes de la société civile afghane savent que si la justice n’est pas rendue et si les violations des droits de l’Homme se poursuivent, la marche de leur nation vers la démocratie sera impossible.

L’Ayatollah Montazeri, dans le courrier qu’il écrivit en été 1987 pour s’opposer aux exécutions massives des prisonniers politiques (un courrier qui fut rendu public la même année par la BBC), ainsi que dans les détails qu’il publia par la suite dans ses mémoires, a non seulement confirmé, en tant qu’un des personnages les plus haut placés de la république islamique, la réalité de ce génocide politique, mais aussi révélé les noms des principaux membres des commissions de la mort. Il était le seul responsable du régime qui se souciait de la condition des prisonniers politiques dans les années 80.

En Octobre 1986, il adressa un courrier à l’Ayatollah Khomeini : « Savez-vous que dans les prisons de la république islamique, des crimes ont été commis au nom de l’Islam qui n’auraient jamais pu être commis sous le régime du Shah ? Savez-vous que beaucoup de prisonniers sont morts sous la torture des interrogateurs ? Savez-vous que dans la prison de Mashhad, en raison d’un manque de médecins et des conditions de détention des jeunes filles, environ 25 d’entre elles ont dû être mutilées par l’extraction de leurs ovaires et utérus? Savez-vous que dans certaines prisons de la république islamique de jeunes filles ont été agressées sexuellement? Savez-vous que lorsque les filles sont interrogées, l’usage d’un vocabulaire indigne est courant ? Savez-vous que de nombreux prisonniers, soumis à la violence et à la torture, deviennent sourds, muets ou sont atteints de maladies chroniques ? Savez-vous que dans certaines prisons, le prisonnier n’a même pas le droit de voir la lumière du jour pendant des mois ? »

Mais le tournant de la vie de l’Ayatollah Montazeri, selon moi, fut le moment où il évoqua sa responsabilité juridique en tant que le dauphin du guide dans l’exécution de 3800 Moujaheds (membres de l’Organisation des Moujahedines du Peuple) et de 500 prisonniers de divers partis de gauche (ces nombres sont extraits des mémoires de l’Ayatollah Montazeri) en moins de deux mois pendant l’été 1988. Selon les mémoires de l’Ayatollah Montazeri, le fatwa de l’Ayatollah Khomeini tomba un jeudi pour ordonner l’exécution des membres des Moujahedines du Peuple qui avaient purgé leur peine ou qui étaient encore en prison si ceux-ci tenaient toujours à leur conviction d’opposants au régime ("Monafegh").

L’Ayatollah Montazeri reçut ce fatwa le samedi. Les messages de l’Ayatollah Montazeri à l’Ayatollah Moussavi Ardebili, le chef du pouvoir judiciaire (actuellement critique à l’égard du gouvernement), restèrent infructueux. Après l’interdiction des visites pour tous les prisonniers politiques, les exécutions démarrèrent. L’Ayatollah Montazeri écrit dans ses mémoires : « J’étais révolté… Je me disais qu’on m’appelait le dauphin… J’étais un acteur de la révolution… et même si une personne innocente devait être tuée sous la régime islamique, je me sentais responsable. ». C’est dans le cadre de cette responsabilité qu’il ressentait en permanence qu’il écrivit durant l’été 88 deux courriers à l’Ayatollah Khomeini lui demandant de mettre fin aux violences et aux tueries. Ses demandes sont restées sans réponse et lui ont valu son éviction définitive de la place du dauphin du guide de la révolution.

La responsabilité juridique des acteurs gouvernementaux et des dirigeants dans le suivi des violations des droits de l’Homme et en particulier dans le cadre de crimes contre l’Humanité, a toujours été une question centrale pour les pays qui ont expérimenté le passage d’une dictature à une démocratie. Les responsables juridiques de ces manquements aux droits de l’Homme devaient soit s’y opposer dès leur prise de conscience (comme l’Ayatollah Montazeri) soit, s’ils y étaient consentants ou même s’ils avaient même gardé le silence, demander pardon aux victimes et à leurs proches lors de la transition vers la démocratie.

La liberté, la démocratie et le respect des droits de l’Homme sont aujourd’hui les revendications les plus importantes du mouvement populaire en Iran. Sans un processus permettant l’expression de la justice, sans une relecture de l’histoire des violations des droits de l’Homme et sans l’identification des instigateurs et des exécuteurs de ces violations, il est impossible d’être certain que dans le futur ces mêmes atrocités ne seront pas répétées. Il n’est pas suffisant de dire que dans ces conditions, nous devons rester avant tout unis, de prétexter la séparation des pouvoirs pour se dédouaner de sa responsabilité juridique ou de tenter de dissimuler son implication ou encore son silence dans le cadre des violations systématiques des droits de l’Homme.

L’expérience afghane est à présent devant nos yeux. Plus de 8 années se sont écoulées depuis le renversement des Talibans mais les Seigneurs de guerre qui sous la Talibans ou sous le règne de Moujahedines perpétraient ces manquements graves aux droits de l’Homme, ont aujourd’hui des postes clés au sein du gouvernement Karzai. Jusqu’à présent, personne ne s’est véritablement opposé à ces criminels de guerre et les mouvements de la société civile qui se sont formés pour réclamer plus de justice ont été systématiquement confrontés à l’indifférence du gouvernement et de l’appareil judiciaire afghans. Il n’existe donc aucune garantie que ces violations des droits de l’Homme, ces violences et guerres ne se reproduisent pas à nouveau dans le futur. Il est douloureux de se confronter au passé. En Iran comme ailleurs, cette douloureuse confrontation est un sujet très délicat pour les responsables de l’opposition. Une confrontation qui semble contraire au maintien de l’unité des forces de l’opposition dans leur marche vers la démocratie. Mais si la mort de l’Ayatollah Montazeri est une opportunité de revisiter sa vie et de relire ses mémoires, elle invite également à une nouvelle lecture des violations systématiques des droits de l’Homme en Iran lors des années 80. Ces violations n’ont pas débuté le 12 Juin 2009 (date de l’élection présidentielle controversée).

Pour les responsables actuels de l’opposition qui étaient aux affaires dans les années 80 et qui de ce fait, avaient obligatoirement une responsabilité juridique dans les violations systématiques des droits des prisonniers politiques, des opposants, des femmes et des minorités ethniques ou religieuses, et qui ne s’étaient pas opposés, comme l’Ayatollah Montazeri, aux principaux protagonistes de ces violations, la seule solution est la reconnaissance de leurs erreurs passées et la demande de pardon auprès des victimes. Des victimes qui ont le droit de pardonner ou de ne pas pardonner. Mais cette demande de pardon aux victimes, est le début d’un processus irréversible de création de "notre propre Histoire" fondée sur la mémoire collective qui sera le seul garant que dans l’Iran du futur, les violations systématiques des droits de l’Homme ne se reproduiront pas.