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samedi 17 mai 2014

Pourquoi le Canada fait fausse route sur l’Iran – Saeed Kamali Dehghan – 15 mai 2014

Depuis que le Canada a rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran, Ottawa a durci le ton sur l’Iran, adoptant une approche similaire à celle d’Israël.

Alors que l’occident a saisi l’occasion de s’engager avec le président modéré Hassan Rouhani, le Canada semble prendre la direction opposée, ignorant non seulement les appels au dialogue de la communauté internationale mais aussi celles des dissidents iraniens qu’Ottawa prétend défendre. Au contraire, le Canada s’aligne avec les radicaux, des groupes d’exilés rusés et la droite israélienne, s’éloignant des réalités du terrain.

En 2012, le ministre des affaires étrangères du Canada, John Baird a décrit l’Iran comme « la plus importante menace à la paix et à la sécurité globales dans le monde d’aujourd’hui » quand il a annoncé sa décision unilatérale de fermer l’ambassade de son pays à Téhéran et d’expulser les diplomates iraniens du sol canadien.

En un an, alors que Rouhani se rendait à New-York pour réorganiser les relations de l’Iran avec l’occident, soutenu par un large mouvement populaire en Iran, Baird a averti : «  des mots gentils, un sourire et une offensive de charme ne remplacent pas des actes. »

Plus tard, alors que l’Iran et six puissances mondiales dont la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, sont parvenus à un accord historique sur le nucléaire à Genève, tentant ainsi de désamorcer les menaces d’une autre guerre au Moyen-Orient, le Canada a fait preuve d’un grand scepticisme.

La grande excuse du Canada, ce sont les droits humains. Bien sûr, l’effarante situation des droits humains en Iran, dont le nombre élevé d’exécutions et d’arrestations arbitraires de militants politiques reste un grand problème.

Mais la politique d’Ottawa qui tend à isoler Téhéran, alors que Rouhani est en but aux pressions des va-t-en-guerre de l’intérieur et des intégristes, dessert le futur de la paix dans le monde ainsi que le bien-être des Iraniens eux-mêmes. En refusant de s’engager avec l’Iran, le Canada tourne aussi le dos aux appels répétés des personnalités iraniennes de l’opposition à exploiter l’occasion unique qui se présente suite à l’élection de Rouhani.

La manifestation sur les droits humains en Iran au parlement canadien concrétise ce qui ne va pas dans l’approche d’Ottawa. L’un des orateurs clé du programme étudiant les violations des droits humains en Iran était Maryam Radjavi, chef du groupe radical exilé de l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran, sur la liste des organisations terroristes jusqu’à récemment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni [NDT : et de l’Union Européenne]. L’OMPI, décrite par de nombreux observateurs comme un groupe proche d’une secte, a été condamnée à de nombreuses reprises par les Nations-Unies pour avoir maltraité ses propres membres.

La venue de l’OMPI dans ce programme aurait causé le retrait du rapporteur spécial de l’ONU pour les droits humains en Iran, Ahmed Shaheed a rapporté Ali Gharib de la Nation. Bien que largement critiqué par les autorités iraniennes, Shaheed a produit des rapports étendus sur les violations des droits en Iran, dont les mauvais traitements infligés aux prisonniers, dont certains sont emprisonnés en Iran à cause de leurs liens avec l’OMPI.

« Si l’on veut améliorer les droits humains en Iran, il ne faut pas inviter le chef de l’OMPI, un groupe accusé de violations graves des droits humains à la tribune » a twitté Golnaz Esfandiari qui tient un blog sur l’Iran. L’OMPI reste très impopulaire en Iran à cause de son soutien à l’ancien chef irakien Saddam Hussein pendant les huit années de guerre entre l’Iran et l’Irak. L’OMPI a combattu contre ses compatriotes à cette époque.

Plus tôt ce mois-ci, Eldar Mamedov a détaillé sur Lobelog comment l’OMPI utilise les droits humains comme un casus belli pour embrouiller les complexités de la politique intérieure de l’Iran vue de l'étranger et enrayer le processus de rapprochement entre l’Iran et l’occident. Il semble que le Canada reproduise l’erreur commise par les Etats-Unis et certains pays européens il y a des décennies : se fier à des groupes radicaux comme l’OMPI ou à quelques monarchistes iraniens pour rester au courant de la complexité de l’Iran d’aujourd’hui.

De plus, le Canada admoneste souvent l’Iran sous le prétexte de défendre les militants des droits humains et des personnalités de l’opposition emprisonnés en Iran. Mais ces mêmes personnes, dont 50 prisonniers politiques de premier plan, ont contacté Barack Obama pour lui demander de mettre fin aux sanctions économiques « paralysantes » qui frappent les Iraniens ordinaires et de s’emparer de « la dernière chance » de dialogue avec Téhéran sous le mandat de Rouhani, le Canada semble se boucher les oreilles.

Il ferait mieux d’écouter des voix plus raisonnables, comme celle de son ancien ambassadeur à Téhéran John Mundy qui a déclaré qu’Ottawa commettait une erreur en rompant ses liens diplomatiques.

Soyons clairs : personne ne nie les violations grossières des droits humains en Iran ou les défis à relever pour atteindre un accord permanent sur le nucléaire avec la république islamique. Mais les droits humains ne pourront s’améliorer que par le dialogue. C’est pourquoi la visite récente en Iran de la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, qui y a rencontré plusieurs féministes de premier plan, a eu plus d’effets que les nombreuses déclarations sur les droits humains du Canada.

Les relations du Canada avec l’Iran sont glaciales depuis la révolution islamique de 1979. Elles se sont encore tendues en 2003 quand la photographe Irano-Canadienne Zahra Kazemi est morte d’une fracture du crâne sous la torture en prison en Iran. Mais si Ottawa s’inquiète vraiment du bien-être des Iraniens, dont ceux qui sont persécutés dans le pays, elle devrait réviser sa politique iranienne. Mais pour l’instant, le Canada ne fait que se tromper sur l’Iran.

Source : http://www.theguardian.com/world/iran-blog/2014/may/15/canada-getting-it-wrong-on-iran?CMP=twt_gu

dimanche 27 avril 2014

Sept détenus de Redjaï-Shahr annoncent leur grève de la faim

Sept détenus de Redjaï Shahr ont commencé une grève de la faim mercredi 23 avril pour protester l’attaque violente contre les prisonniers de la section 350 d’Evine :

Noble peuple d’Iran,

La révolution de 1979 n’était pas un évènement isolé mais un long processus répondant aux demandes et aux besoins du peuple d’Iran. Partant d’une monarchie constitutionnelle, les slogans n’étaient pas un hasard : liberté et justice, le but était le droit du peuple à la souveraineté sur son propre futur. Malheureusement, les années qui ont suivi la victoire de la révolution, les autorités du pays ont, à de multiples reprises, violé les principes enchâssés dans la constitution et relatifs aux droits sociaux du peuple. La justice n’a non seulement pas réussi à être responsable, mais, très souvent, l’institution en elle-même a violé la loi.

Attaquer des prisonniers politiques, les contraindre physiquement et psychologiquement ainsi que leurs familles, cela n’est malheureusement pas la première fois que cela se produit. La maltraitance des prisonniers politiques par les autorités judiciaires est devenue acceptable et les actions criminelles des personnels de sécurité des prisons sont devenues une habitude. Quel dommage que les officiels du régime ne tirent pas la leçon des conséquences de leurs actes : les résultats à court terme produisent des pertes à long terme.

Dans le passé, il n’y a pas eu d’enquête équitable sur les agissements immoraux et illégaux, encore moins de châtiment : les meurtres de Zahra Kazemi, Zahra Bani-Yaghoub, Hoda Saber, Sattar Beheshti ou la tragédie amère des crimes et maltraitances qui se sont passés au centre de détention de Kahrizak, et aucune enquête. Les autorités judiciaires sont devenues plus dures et rigides dans leurs relations avec les prisonniers de conscience et les prisonniers politiques, élargissant le fossé séparant le régime du peuple.

Dans ces conditions, les évènements du Jeudi Noir ont ouvert de nouvelles blessures pour le peuple d’Iran, amoureux de la démocratie et en recherche de liberté. 

Une semaine après les évènements douloureux et inhumains qui ont eu lieu dans la section 350 d’Evine, bastonnades vicieuses ayant causé des blessures terribles aux prisonniers, transfert par la force à l’isolement, aucune autorité judiciaire, administrative ou sécuritaire n’a eu une conduire responsable. Ils ont nié leur responsabilité en fabriquant des mensonges diffusés dans les médias officiels dont la télévision d’état Seda o Sima.

Le chef du Bureau des Prisons qui est officiellement le responsable, a purement et simplement nié les faits, et il a aussi ajouté l’insulte aux blessures en ridiculisant les détenus. Le silence éloquent et le manque de réaction des ministères de la justice et du renseignement est inexplicable et suspect. Il semblerait que ces messieurs aient oublié que le vote de la nation en juin 2013 était « non » aux mensonges, à l’illégalité, à la corruption et à l’incompétence et « oui » aux demandes du Mouvement Vert d’Iran.

Alors nous, prisonniers de conscience et prisonniers politiques de la section 12 de la prison de Redjaï Shahr, en union avec nos amis de la section 350 de la prison d’Evine, avons commencé une grève de la faim le mercredi 23 avril pour protester contre la conduite illégale des institutions judiciaire et sécuritaire et les agissements inconscients des responsables.

Djafar Shahin Eghdami
Reza Entessari
Massoud Bastani
Saïd Razavi Faghih
Mehdi Mahmoudian
Saïd Madani
Mostafa Nili

Prison de Radjaï Shahr 

Source: http://www.kaleme.com/1393/02/04/klm-181991/

samedi 3 décembre 2011

Nous sommes des espions - Nooshabeh Amiri - 10 Novembre 2011


La république islamique d’Iran traduit « journalistes » et « journalisme » par « espions » et « espionnage ». A ses yeux, nous, journalistes, sommes des espions. Où avons-nous été éduqués ? Dans des écoles de journalisme (des endroits qui ont introduit des sciences déviationnistes en Iran, prétendent-ils) Où travaillons-nous ? Dans des journaux (qu’ils décrivent comme des bases ennemies).

Alors, quel est notre crime ? Diffuser des nouvelles. Nous croyons à la libre circulation des informations. Nous interviewons, rédigeons des rapports, rassemblons des nouvelles, etc (et toutes ces activités sont de l’espionnage aux yeux de la république islamique). Quel est notre châtiment ? Les arrestations et les convocations. Pas une ou deux fois, mais à de nombreuses reprises. On nous soumet à des interrogatoires continus (voyez ce qui arrive à Mahsa Amrabadi et à d’autres). Quelle est notre condamnation ? La flagellation. Pas un coup de fouet, pas 5 ou 10 mais à 50 (Voyez ce qui est arrivé à Samieh Tohidlou et à d’autres). La prison, pas juste un ou deux ans mais des douzaines d’années (voyez ce qui est arrivé à Ahmad Zeidabadi et à d’autres). L’interdiction de travailler. Par 1 ou 5 ans mais 30 ans (voyez ce qui est arrivé à Jila Bani-Yaghoub).

Et à la fin, on nous exile (beaucoup d’entre nous qui avons choisi de vivre en occident l’ont fait sous la contrainte). Voilà la situation des journaux et des journalistes indépendants en Iran ; et dans le même temps, le journal gouvernemental le plus important est dirigé par l’un de ceux qui mènent les interrogatoires, un membre de la garde révolutionnaire, un agent du renseignement (en fait Hossein Shariatmadari). C’est le représentant de l’ayatollah Khamenei, le chef de la république islamique au journal Kayhan. Ce quotidien accuse les journalistes tous les jours. Il rédige des mandats d’arrêt à leur encontre, établit un réquisitoire de tout ce dont ils sont accusés, espionnage, agent de l’étranger, mercenaire, vendu, valet de l’occident, etc. Et cela dure depuis 30 ans maintenant ; cela a commencé le tout premier jour où la république islamique a vu le jour. Voilà la situation d’un pays qui abrite le plus grand nombre de journalistes dans ses prisons du monde. Mais c’est également un pays où le journalisme et les médias ont une longue histoire. Le premier journal publié en Iran a vu le jour il y a plus de 150 ans. C’était le troisième journal du Moyen-Orient. Quel décalage de voir qu’il n’existe plus de nos jours un seul journal indépendant. Quelques publications sortent de temps en temps mais ils n’ont aucune assurance de leur futur immédiat, et même de leur lendemain. C’est un pays où, non seulement on dicte à la presse ce qu’elle ne doit pas écrire, mais encore on lui ordonne ce qu’elle doit écrire et comment elle doit le faire. Ce qui soit ou ne doit pas être écrit et ce que le guide suprême considère comme important ou nécessaire. Si ce n’est lui, c’est l’un des escrocs au pouvoir. Le résultat c’est qu’il y a aujourd’hui 18 journalistes dans les prisons iraniennes qui ne jouissent même pas des droits des autres prisonniers. Ces journalistes embastillés n’ont pas d’avocat, n’ont pas droit aux permissions, n’ont pas le droit de contacter quiconque à l’extérieur et subissent le même sort que Hoda Saber s’ils protestent ou font grève. Hoda est mort en prison suite à une grève de la faim que les autorités avaient décidé d’ignorer.

Ces évènements ont lieu dans un pays qui a mené en 1924 la première révolution de la région et qui a vu 84 publications fleurir peu après.

Depuis lors, l’Iran a connu beaucoup de succès et d’échecs mais les années noires qui ont suivi la révolution de 1979 ont été les plus rudes et les plus difficiles pour le journalisme et les journalistes en Iran.

Alors que la révolution était en passe de réussir, à la fin des années 70s, son dirigeant, l’ayatollah Khomeiny qui se trouvait à l’époque à Neauphle le Château, dans la banlieue parisienne, m’a dit en personne lors d’une interview que tout le monde serait libre en Iran, même les marxistes sous le nouveau régime. Mais les journaux ont été fermés au bout de quelques mois à peine, les bureaux des médias ont été envahis par les révolutionnaires et les journalistes renvoyés chez eux pour de bon. On m’a interdit d’écrire pendant 12 ans, à cause d’un verdict non-écrit. Khomeiny nous avait menti. Plus tard, il a appelé à « briser la plume » des écrivains. Et les choses en sont restées là en Iran pendant des années. Les journaux gouvernementaux sont apparus et ont commencé à attaquer et à tuer la liberté sous le prétexte de la guerre qui est survenue.

Mais le pire était à venir. Un jour, l’ayatollah Khamenei, successeur de Khomeiny, a déclaré que les journaux étaient « des bases ennemies ». Saïd Mortazavi, un homme au passé judiciaire chargé qui a fuit sa ville suite à un viol et s’est vendu au pouvoir, est devenu le procureur de la presse et des dizaines de publications ont été interdites en un seul jour sur ordre de Khamenei. La situation est devenue telle que la journaliste irano-canadienne Zahra Kazemi est morte des coups de pieds donnés par Saïd Mortazavi. Le rapport officiel de ce crime a été lu au parlement mais Mortazavi a reçu une promotion. Depuis lors, Mortazavi en a tué des dizaines d’autres et a été promu encore plus haut. Son dernier crime était la prison de Kahrizak où des dizaines de jeunes Iraniens, hommes et femmes, ont été torturés de la façon la plus inhumaine, il a donc été promu dans l’administration Ahmadinejad. C’est le directeur préféré de Khamenei et il est désormais membre du cabinet d’Ahmadinejad.

Nous en arrivons à nos jours. Le coup d’état électoral de 2009 a conduit à l’interdiction de dizaines de publications et à l’arrestation de centaines de journalistes. Des centaines de journalistes ont perdu leur emploi et l’Association des Journalistes Iraniens a été fermée, ses membres arrêtés.

Ils ont même arrêté les bloggers ; des arrestations massives qui ont conduit à des tragédies plus atroces : Omid Mir-Sayafi a perdu la vie en prison, Hossein Ronaghi Maleki au jeune corps à demi paralysé à cause des tortures moyenâgeuses auxquelles on l’a soumis.

Qu’en est-il du futur du journalisme en Iran ? J’ai demandé à un collègue de Rooz en Iran, un journaliste de premier plan, dont les écrits étaient lus par des milliers de personnes, pourquoi il avait cessé d’écrire.

Sa réponse est la vision que je veux présenter.

« A l’époque, je parlais personnellement avec les personnes, je posais des questions aux officiels, j’écrivais de vrais éditoriaux aux côtés de dizaines d’autres, j’avais accès aux sources, etc…Mais maintenant, cela fait des mois que je mène une existence semi-clandestine dans un sous-sol, me présentant sous un pseudonyme, sans avoir le droit de contacter des personnes ou des officiels et en plus, je vis dans la peur perpétuelle d’être découvert et arrêté n’importe quand. Mon Internet est lent et même l’accès aux sites des médias officiels est difficile. Je ne suis même pas sûr que mes reportages ne soient pas envoyés à quelqu’un d’autre. Isolé, apeuré, je m’occupe uniquement de faire en sorte que le journaliste ne soit pas complètement oublié. »

Mon collègue est désormais chauffeur de taxi mais il est en ligne tous les soirs, sans savoir s’il existera un lendemain.

A l’opposé, les journaux du gouvernement largement subventionnés par le gouvernement ou Khamenei ou les gangs au pouvoir, achètent nos journalistes par des salaires élevés et des condition de travail idéales. Ils se battent désormais pour détruire le journalisme en Iran et métamorphoser les journalistes en écrivaillons de bulletins, béni-oui-oui, rapportant les points de vue et les mensonges du gouvernement. Ils se battent pour vider la profession de journaliste de son contenu et pour métamorphoser les journalistes en simples scribes.

Mais ce journalisme a-t-il un avenir ? Certainement pas. Peut-être vous demandez-vous ce que vient faire l’espoir dans cette description. La réponse est qu’il nous fournit l’énergie nécessaire à continuer. Même nos collègues des journaux gouvernementaux sont en danger à cause de leurs blogs, de leurs pages Facebook et des messages secrets qu’ils font parvenir à leurs collègues de l’étranger.

Nos collègues des journaux gouvernementaux et ceux qui vivent dans les sombres sous-sols ont gardé allumé le feu du journalisme. Ils comparent le sort de la république islamique à celui de Saddam Hussein. Ils  croient à cause de l’histoire, de la science, de la connaissance et de l’amour de la liberté que l’avenir du régime iranien sera semblable au sort de Saddam. Nous persévèrerons sur la route mais nous avons besoin de l’aide du monde libre. S’ils nous tuent, s’ils nous ferment la bouche, ils tuent en fait le monde entier. Après tout, le monde entier est interconnecté. Je ne crois pas que le monde puisse survivre à cette injustice : il y a la justice dans un coin du monde tandis que les journalistes sont gelés dans la glace de l’autre côté.  La libre circulation des informations se définit par l’échange d’informations. Cette circulation ne peut être entravée – ou alors sans être aidée - sans affecter la circulation ailleurs. 

Source : http://www.roozonline.com/english/opinion/opinion-article/archive/2011/november/10/article/we-are-spies.html

lundi 22 novembre 2010

Justice pour l’Iran, tout de suite ! - Shadi Sadr

Tout d’abord, je voudrais remercier Katharin et George Alexander d’avoir créé le prix du droit pour reconnaitre les mérites des avocats des droits humains dans le monde entier, eux qui ne reçoivent habituellement ni appréciation ni reconnaissance mais oppression et répression. Je suis très honorée que le comité du prix du droit Katharin et George Alexander m’ait trouvée digne de ce prix et je suis reconnaissante d’être parmi vous ce soir. Je remercie spécialement la Professeur Cynthia Mertins de tout ce qu’elle a fait ; sans elle je ne serais pas présente à cette cérémonie, en train de vous parler ce soir. Avant de commencer mon discours, Je voudrais dédier l’honneur du prix Katharin et George Alexander de cette année à deux militantes qui ont sacrifié leurs vies pour la liberté et la démocratie : Nasrine Sotoudeh, une avocate des droits humains de premier plan et Nazanine Khosravani, une journaliste courageuse, militante des droits civiques. Elles sont maintenant toutes les deux derrière les barreaux, subissent des pressions énormes, privées de leurs droits fondamentaux. Je voudrais vous demander une minute de silence pour leur souhaiter liberté et paix.

Je vais être honnête ; le choix du sujet de mon discours de ce soir a été à la fois facile et difficile. Facile, car je savais que je parlerais à un public bien informé des violations des droits humains en Iran. Difficile parce que je ne savais pas ce qui vous viendrait à l’esprit quand je dirais : « violations des droits humains en Iran ». Serait-ce l’écrasement violent des manifestants après les élections de 2009 ou bien la torture et les et les violations du droit des prisonniers ? Vous rappelleriez-vous des exécutions par lapidation ou bien des discriminations légales appliquées contre les femmes ? Et qu’en serait-il des détails ? Combien de noms vous viendraient à l’esprit ? Combien de visages gravés dans votre mémoire ? Combien de victimes ? Combien de contrevenants aux droits humains ? Vous souvenez-vous de certains noms ou n’avez- vous qu’une image générale, quelque part dans le monde, oui, ça existe sur une carte, c’est quelquefois difficile à trouver, les droits humains sont violés en général et nous nous opposons à la violation des droits humains en général.

En fait, de quoi parle-t-on lorsque l’on parle de violations des droits humains en Iran ?...On parle d’une longue liste d’exemples de violations des droits humains en Iran, systématiques et généralisés, dont le nombre ne fait que croître dans tous les domaines, des droits des femmes aux droits des minorités ethniques, des droits des enfants aux droits de minorités religieuses, de la liberté d’expression et d’association aux droits des homosexuels. Je ne souhaite de toute façon, pas aujourd’hui parler de cette longue liste générale. Je voudrais plutôt vous expliquer ce que les violations des droits humains en Iran signifient pour moi. Aujourd’hui, je voudrais faire émerger ces détails qui ne viennent pas spontanément à l’esprit, des noms, des visages, des gens.

Quand j’ai commencé à travailler avec des femmes condamnées à la lapidation, j’étais très bien informée des lois qui leur étaient applicables de par mes qualifications d’avocate. De par mes qualifications de journaliste, j’avais lu beaucoup d’articles dans les journaux sur elles, des informations sur une femme condamnée pour une liaison extraconjugale ou sur une autre qui avait tué l’homme qui tentait de la violer et ainsi de suite. Même comme ça, ces lois n’étaient qu’un amalgame de mots bruts dans les livres de droit et ces femmes se réduisaient à quelques phrases dans un journal du matin. Quand j’ai rencontré ces femmes en prison, que j’ai accepté de les représenter en tant qu’avocate, quand j’ai lu leurs dossiers épais, que je leur ai serré la main, que je les ai embrassé, quand j’ai vu la peur de la mort leur emplir les yeux et leurs enfants verser les larmes amères des séparations, je leur ai donné de l’espoir, les ai rendues optimistes ; et pourtant, mon propre cœur était las et je désespérais de pouvoir faire vraiment quelque chose pour elles. Ces femmes sont sorties des dossiers légaux et des journaux pour entrer dans ma vie. Leurs noms et leurs visages font partie intégrante de mes rêves récurrents.

C’est ainsi et par la « Campagne pour Arrêter la Lapidation pour Toujours » que mes collègues et moi avons pu sauver ces femmes des archives poussiéreuses de leurs dossiers et des journaux et raconter leurs histoires. Elles sont devenues des noms et ont retrouvé leurs visages. Elles ont attiré l’attention en tant qu’êtres humains et non plus en tant que simples statistiques dans les discours sur les droits humains. C’est certainement la principale raison qui leur a permis d’échapper à l’exécution et à la lapidation et qui a poussé la communauté internationale à exercer tant de pression sur le gouvernement iranien qu’il a dû amender son code pénal, bien que ces amendements n’aient pas encore acquis force de loi. Publier des histoires vraies, donner des noms et des identités à chaque partie de ce qui n’était auparavant qu’une masse informe de victimes de la lapidation, a vraiment rendu à la société sa soif d’obtenir justice pour ces noms. Nos histoires sur la vie de ces femmes, les discriminations légales dont elles ont souffert, leur pauvreté et leur illettrisme ont non seulement souligné leur passé mais aussi leur futur et celui de toutes ces femmes sans nom et sans visage qui leur ressemblaient. Nous avons donné à ces femmes un nom et un visage, après quoi beaucoup d’entre elles ont pu être libérées. Ce n’était peut-être pas une vraie justice après tant d’années passées en prison, luttant contre le cauchemar de la lapidation jour et nuit, mais nous avons réussi à ralentir le processus de mise en place de la lapidation pour les femmes.

Avec ce que j’ai appris de cette expérience, je me penche actuellement sur les exemples de torture sexuelle dans les prisons iraniennes durant ces 30 dernières années. Beaucoup d’amis me demandent « Les femmes iraniennes ont actuellement des tonnes de problèmes vitaux et essentiels, pourquoi dépenser ton temps et ton énergie sur un sujet dont tout le monde, y compris les membres de la famille des victimes, tentent tant d’oublier ? » C’est vrai, pourquoi dépenser tant de temps et d’énergie pour faire des recherches sur le passé alors qu’actuellement les violations des droits humains ont lieu en Iran, de façon systématique généralisée ?

J’ai été arrêtée en juin 2009 alors que je me rendais à une manifestation post-électorale. Pendant mon premier interrogatoire en prison, les yeux bandés, face au mur, celui qui m’interrogeait sur des sujets politiques et mes activités pour le mouvement des droits des femmes m’a soudain posé une question très personnelle sur mes relations matrimoniales. Je lui ai demandé ce que cette question avait à voir avec mon dossier. Il m’a fermement répété la question, exigeant une réponse. La douleur qu’il m’a infligée, lui l’autorité suprême, en pénétrant dans l’intimité de ma vie à moi, une prisonnière dénuée de tout pouvoir, était pour moi une expérience nouvelle. Après l’interrogatoire, j’ai passé des heures dans ma cellule d’isolement à penser à cette question. Je pensais que si le fait qu’il ait pénétré dans ma vie privée par le biais d’une question me causait tant de douleur, alors qu’en était-il de la douleur subie par ces prisonniers soumis à la torture sexuelle et au viol pendant toutes ces années ? Néanmoins, mon expérience personnelle ne suffit pas à justifier mon intérêt actuel pour la torture sexuelle en prison. Pour le justifier, je dois remonter le temps, repartir du début, quand les islamistes ont pris le pouvoir en Iran, au début de la république islamique d’Iran.

Il y a peu de documents disponibles sur la torture sexuelle et le harcèlement en prison pendant la première décennie qui a suivi la prise de pouvoir des islamistes en Iran. A ce jour, personne ne connaît exactement le nombre de prisonniers exécutés uniquement pour leurs idées politiques entre 1981 et 1988. Il n’existe pas de statistiques exactes sur les massacres en prison en 1988. J’ai promis de ne pas parler aujourd’hui de statistiques et de nombres mais de spécificités, de personnes et de visages. Je veux parler de trois cas qui posent des questions dérangeantes.

Le premier nom, le premier visage est celui de Niloufar Tashayyod, lycéenne de 15 ans. Elle a été arrêtée au lycée pour avoir participé à une manifestation anti-gouvernementale et y avoir distribué des tracts d’une organisation de gauche dont elle était sympathisante. Elle a été condamnée à mort. L’organisation dont elle était sympathisante condamnait la lutte armée et soutenait la lutte politique. Elle a été jugée sans avocat lors d’un procès qui a duré moins de 5 minutes et a été exécutée dans les 3 mois qui ont suivi son procès, sans pouvoir voir sa famille une dernière fois. Des années plus tard, une de ses codétenues a écrit : « J’étais allongée près de Niloufar ; elle m’a pris la main et m’a dit : « J’ai peur de mourir. » Je l’ai regardée sans savoir que dire. Mon cœur tremblait. Comme elle, je n’avais aucune expérience sur le sujet. J’ai pris sa tête dans mes mains et je lui ai dit tout doucement pour ne pas réveiller nos codétenues : « Chère Niloufar, qui a dit que tu allais mourir ? » Elle m’a serré très fort dans ses bras comme une enfant abandonnée et m’a dit : « Ils ne me laisseront pas sortir d’ici. » Puis elle a commencé à pleurer doucement. » Elle a été fusillée par un peloton d’exécution en septembre 1981.

Les membres des familles des jeunes filles vierges exécutées dans les années 80 pour leurs activités politiques ont attesté devant des enquêteurs internationaux que les jeunes filles étaient violées avant leur exécution. Ils pensent que, suite à la croyance religieuse disant qu’une vierge exécutée allait au paradis, les autorités de la république islamique d’Iran mariaient puis violaient les jeunes filles dans la nuit précédant leur exécution pour empêcher leurs opposantes d’aller au paradis. Pour moi qui fais des recherches sur le sujet plus de 30 ans plus tard, le viol violent de jeunes prisonnières vierges avant leur exécution n’est pas qu’une affirmation qui aurait perdu de son impact à cause d’un usage excessif. Aujourd’hui, ma question précise est : Niloufar Tashayyod, à peine 15 ans quand elle a été exécutée, a-t-elle été violée avant que d’être exécutée ?

Le deuxième nom, le deuxième visage est celui de Zahra Kazémi, reporter photo arrêtée le 23 juin 2003 alors qu’elle photographiait un rassemblement de membres des familles des prisonniers politiques devant la prison d’Evine à Téhéran. Son corps sans vie a été rendu à sa famille 18 jours plus tard. Les autorités gouvernementales ont annoncé que sa mort était due à « un objet contondant ayant heurté sa tête ». La seule personne incriminée dans ce dossier a été acquittée plus tard. Néanmoins, le médecin du ministère iranien de la défense, qui travaillait dans un hôpital militaire où elle avait été transférée, a quitté l’Iran en 2004 et a demandé asile au Canada. Il prétend qu’après avoir examiné le corps de Zahra Kazémi 4 jours après son arrestation, il a relevé des traces de bastonnade sévère, de torture et de viol. Elle a ensuite souffert d’une hémorragie cérébrale due à l’impact d’un objet alors qu’elle tentait de résister et est morte à l’hôpital. Aujourd’hui ma question précise est, par qui et comment Zahra Kazémi a-t-elle été torturée sexuellement et violée ?

Le troisième et dernier nom, le troisième et dernier visage dont je souhaite parler aujourd’hui est celui de Taraneh Moussavi. Comme les deux autres, elle pose aussi une question obsédante dont l’existence même est niée par les autorités iraniennes. On dit qu’elle a été arrêtée lors d’une manifestation post-électorale en 2009. Un temoin oculaire a déclaré : « La police anti-émeutes nous a mis dans des fourgons et nous a emmenés dans des centres de détention du nord de Téhéran où nous avons été torturées physiquement et psychologiquement. Taraneh était parmi nous. Elle était belle de visage et de corps et bien habillée. C’est son interrogatoire qui a duré le plus longtemps. Elle avait les yeux verts. Cette nuit-là, j’ai été libérée avec un groupe d’autres détenus. Avant notre libération, on a envoyé un autre groupe en d’autres lieux. Mais les forces en civil ont gardé Taraneh et ne lui ont même pas permis de contacter sa mère.

Pendant trois semaines, sa famille n’a eu aucune nouvelle, puis un inconnu a appelé la mère de Taraneh au téléphone pour lui dire que sa fille était hospitalisée pour un accident de voiture qui lui avait causé un déchirement de l’utérus et du rectum. Le corps sans vie de Taraneh a fini par être rendu à la famille ; en raison des menaces des services de sécurité, la famille de Taraneh n’a pas encore fait connaître sa version des faits.

Aujourd’hui ma question est : que faut-il faire pour que la famille de Taraneh puisse donner sa version et exprimer à haute voix son histoire pleine de chagrin ?

A mon avis, nous devons savoir aujourd’hui ce qui est exactement arrivé à Niloufar, Zahra et Taraneh durant les dernières heures de leurs vies. Quels ont été les responsables de leur harcèlement et de leur mort ? Qu’est-ce que leurs familles et leurs amis ont enduré au milieu de tant de peur, de chagrin et d’humiliation ? Non seulement les Iraniens, mais le monde entier doit entendre ces histoires tellement dignes être dites et répétées, qui méritent tellement être entendues, non seulement parce qu’elles ouvrent une fenêtre sur un chapitre tu de la souffrance humaine, mais encore et surtout pour qu’elles ne se reproduisent plus jamais.

Ma génération, une génération qui est venue au monde, est allée à l’école et à l’université sous la république islamique, a peu d’information sur les violations généralisées des droits des prisonniers dans les années 1980. Il y a même pire ; la censure complète et absolue des nouvelles et des informations sur cette période a fait que ma génération a fini par croire l’histoire officielle, en gros que les personnes exécutées dans les prisons étaient des terroristes qui avaient tué des innocents dans la rue. C’est pourquoi, même ceux qui possèdent un minimum d’information sur ce qui c’est passé pendant ces années noires ont peine à sympathiser avec les victimes et leurs familles. Nous avons assimilé la propagande du gouvernement et cru que des gens comme Niloufar Tashayyod étaient des terroristes qui avaient posé des bombes et méritaient donc être torturés et exécutés Jusqu'à juin dernier, nous croyions qu’un écrasement de l’opposition par le gouvernement tel que celui des années 1980 ne se répéterait jamais. Mais ce qui c’est passé pendant l’écrasement des manifestations post-électorales nous a clairement démontré que ce que nous pensions était erroné. Les violations des droits humains se sont tellement généralisées qu’elles ne pouvaient être comparées qu’aux événements de la première décennie post-révolutionnaire. Bien que ces évènements, le tabassage, l’emprisonnement et même le meurtre des manifestants dans la rue aient rendus la jeune génération plus réceptive aux violations des droits humains en Iran, notre histoire n’a pas rencontré la leur. Nos peines et nos souffrances ne se sont pas liées aux nôtres comme si nous étions les nous étions les premiers à ressentir de telles maladies et si tout ce qui nous avait précédé n’était que le passé et n’avait aucune relation avec le travail que nous effectuons aujourd’hui. Au mieux, il reste des chiffres dans des livres et des histoires des générations précédentes : 3.000, 5.000, 7.000 et 20.000 personnes. Pas de noms, pas de visages. Nous avons parlé à de multiples reprises de la nécessité de faire la lumière sur les faits entourant la mort de Taraneh Moussavi, de l’urgence de juger les responsables de cette grave injustice et du droit de sa famille et de ses amis de raconter leur propre histoire, de faire leur deuil et d’exiger le châtiment des acteurs et des instigateurs de tout ça. Et pourtant, nous n’avons jamais parlé de Niloufar Tashayyod et des autres femmes dans son cas. Alors que, si l’histoire exacte de la vie de Niloufar Tashayyod avait été publiée, ceux qui violent les droits humains n’auraient pas été impunis et ne n’auraient pas pu continuer leurs menées et attaquer sexuellement Zahra Kazémi durant son interrogatoire et la tuer. Peut-être que, si les acteurs et les instigateurs de la mort de Zahra Kazémi avaient été présentés au public et jugés équitablement, il n’y aurait plus de forces de sécurité pour oser isoler Taraneh Moussavi de la foule pour la conduire à la mort. Nous avons davantage de sympathie pour les nouveaux noms, les nouveaux visages. Nous avons plus de sympathie pour Taraneh Moussavi que pour Zahra Kazémi, et plus pour Zahra Kazémi que pour Niloufar Tashayyod. Malheureusement, le reste du monde aussi connaît mieux et a plus de sympathie pour les nouveaux noms que pour les anciens.

Historiquement parlant, Taraneh Moussavi représente la suite de Zahra Kazémi qui elle-même suivait Niloufar Tashayyod. Mais en Iran, nous sommes face à des expériences historiques fragmentées. Voilà plus d’un siècle que nous combattons pour la démocratie et la liberté, mais nous sommes restés sur la ligne de départ sur beaucoup de fronts. L’année dernière, nous avons été témoins de la manière dont le gouvernement a traité de façon injuste et inéquitable beaucoup qui, comme moi, ont participé aux manifestations post-électorales pacifiques, les accusant de Moharebeh, ce qui signifie prendre les armes contre le gouvernement et est passible de la peine capitale. Nous sommes cependant incapables de relier cette distorsion systématique des faits par le système judiciaire iranien à ce qui a filtré du passé. Nous n’avons pas pu totalement envisager que, si le viol et la torture sexuelle ont été commis en Iran après les élections, ce n’était pas nouveau ni sans précédent. Ce fait, bien qu’ordinaire, n’avait jamais été relaté, les faits l’entourant jamais éclairés et les acteurs et participants jamais punis justement, et donc cela c’est reproduit. Dans l’esprit du public, tous les prisonniers exécutés après les élections ont été victimes de violations des droits humains. Nous leur avons rendu le respect qui leur est dû ainsi qu’à tous ceux qui ont été accusés sans fondements et pourtant, nous n’avons pas étendu ce respect aux victimes des violations des droits humains de notre histoire passée. Il semble que la génération précédente n’ait pas réussi à raconter son histoire et à la transférer à notre génération qui, à son tour, sous le joug d’une lourde censure, n’a pas eu de contact avec les rapports validés de cette époque. Il est donc maintenant temps, une fois pour toute, de relier toutes ces histoires et d’en faire une histoire uniforme ou à tout le moins uniformément acceptable. Si nous ne le faisons pas, je crains que la génération de ma fille, la troisième depuis la révolution, ne se souvienne plus de Taraneh Moussavi parce que justice n’aura pas été faite sur son cas, de la même façon dont nous ne nous souvenons plus de Niloufar Tashayyod et des milliers d’autres dans son cas pour lesquelles nous ne demandons pas justice. Pire, aujourd’hui où nos blessures saignent encore, si nous n’honorons pas les blessures anciennes des autres, alors la prochaine génération agira de même et ne respectera pas nos blessures qui vieilliront avec l’âge. La recherche de la justice, sans séparation artificielle d’espace temps, sans diviser l’histoire et lui donner de priorité, est le devoir historique de ma génération.

Maintenant, vous vous demandez quel peut bien être le rapport entre la longue histoire de ma génération, son lien avec le passé et vous citoyens américaines qui n’avez pas la même histoire et les mêmes problèmes.

Dans ce monde global, nous savons tous que, dans bien des cas, le courage individuel a changé le cours de l’histoire. L’histoire ne peut nier le rôle d’instrument que le courage de Rosa Parks a joué dans le Mouvement des Droits Civiques Américain. Aujourd’hui sur le champ de bataille des droits des citoyens, il nous faut tirer des leçons des expériences individuelles et collectives des autres pour obtenir les droits humains. En même temps, nous avons besoin du courage individuel et de l’ingéniosité de chacun d’entre vous ; cela a une importance capitale pour être efficace au niveau mondial. Je considère que le prix Katharin et George Alexander pour le droit que vous m’avez décerné est une mesure de longue haleine qui aidera à rendre possible la narration de l’histoire individuelle de tous les Iraniens qui se sont battus et se battent encore pour atteindre l’égalité et la liberté.

En ce moment, tout le monde parle de « Démocratie en Iran », « Démocratie pour l’Iran » et « Démocratie sur l’Iran ». Il y a d’énormes différences de sens entre ces « conjonctions et prépositions », mais pour moi il est clair que, sans justice, et je veux dire justice tout de suite, il n’y aura pas de démocratie en Iran. Le travail de la société civile iranienne est bien sûr important, mais la communauté internationale peut largement aider par exemple en mettant en place des programmes d’éducation pour transférer les connaissances d’expériences similaires dans d’autres pays, soutenir les recherches et la documentation des violations des droits humains, aider à préparer les listes noires des noms de ceux qui ont participé aux violations des droits humains généralisées, et soutenir les efforts pour convaincre les gouvernements et les Nations Unies de la nécessité de prendre des mesures efficaces contre ceux qui les perpètrent. Chacun de ceux qui sont d’accord avec moi devrait commencer à réfléchir tout de suite sur la façon de donner une meilleure place aux noms et aux visages des Niloufars, des Zahras et des Taranehs chaque jour et ainsi de rendre le monde dans lequel nous vivons moins sûr pour les violeurs.

Dans l’espoir que la justice triomphe en Iran, avec tous mes remerciements.

Source : http://www.asre-nou.net/php/view.php?objnr=12134